Auteur: Zarbor Zarvaj
Date: 13-02-2012 15:39
Très cher Guy.
« d'où ces non-êtres s'ordonnant à l'être ».
Il me semble qu’ici, vous vous attachez trop au paradoxe des mots. L’accident est un être relatif et un non-être relatif.
En suivant pas à pas Aristote, Méta, IV 1 et 2, nous trouvons ceci.
Tout d'abord il commence par poser qu'existe une science une par son objet, qui étudie l'être en tant qu'être : « Il y a une science qui étudie l'être en tant qu'être, et les accidents propres de l'être. Cette science est différente de toutes les sciences particulières, car aucune d'elles n'étudie en général l'être en tant qu'être. » (Méta, IV, 1).
Une science une par son objet formel, l’être. Ce qui d’emblée amène une question. Quoi donc est cet être, objet formel de la métaphysique ? Serait-ce ce que les scolastiques nomment le transcendantal « être » commun aux différents genres. Si cela était, il faudrait que cet être-là fût distinct de la totalité des différents genres, selon une visée passablement univociste.
En répudiant l’univocité pour les raisons exposées en Méta, V, 28, savoir que si « être » est un super-genre, ses différences ne seraient pas : l’autre de l’être, non-être ; en s’obligeant à une conception analogiste de l’être, Aristote ouvrait la voie à une difficulté terrible. Ainsi qu’il l’écrit en Méta, IV, 2, « l’être se prend en des acceptions multiples ». Mais comment entendre que l’être soit en des acceptions multiples sans tomber dans une pure équivocité, l’unité de l’« être » disparaissant au profit de la pluralité des catégories.
Pour palier à ce danger qui aurait ruiné la science qu’il entendait instaurer, lui restait à référer les différentes acceptions à un sens premier, lequel dira à proprement parler l’objet formel nécessairement unique de cette science, les acceptions secondes ne signifiant l’être qu’en tant que se rapportant à l’acception première : « L'être s'entend de plusieurs manières, mais ces différents sens se rapportent à une seule chose, à une même nature, et il n'y a pas communauté seulement de nom ; mais, de même que sain s'entend de tout ce qui a rapport à la santé, de ce qui la conserve, et de ce qui la produit, et de ce qui en est le signe, et de ce qui la reçoit ; de même encore que médical peut s'entendre de tout ce qui a trait à la médecine, et signifier ou bien ce qui possède l'art de la médecine, ou bien ce qui y est propre, ou enfin ce qui est l'œuvre de la médecine; et ainsi de la plupart des choses : de même l'être a plusieurs significations, mais toutes se rapportent à un principe unique. Telle chose est appelée être parce qu'elle est une substance ; telle autre parce qu'elle est une modification de la substance, parce qu'elle est l'acheminement à la substance, ou bien qu'elle en est la destruction, la privation, la qualité, parce qu'elle la produit, lui donne naissance, est en relation avec elle, ou bien enfin parce qu'elle est la négation de l'être sous quelqu'un de ces points de vue, ou celle de la substance elle-même. » (Méta, IV, 2).
En d’autres termes, pour unifier la science de l’être en tant qu’être, pas d’autre solution, dans le cadre analogiste, de faire de la métaphysique la science de l’être en tant que substance où en tant qu’ayant rapport à la substance (1). Sauf qu’alors les analogués secondaires ne seront pas, l’être en tant qu’être leur étant extrinsèque. Remarquez qu’à dissocier l’objet matériel de l’objet formel pour dire que ce seraient des êtres ayant rapport à l’être comme substance, nous retomberions ipso facto dans l’équivocité.
Et c’est bien pourquoi Aristote va nier que se soient des êtres. Il dira expressément que se sont des non-êtres. Plus exactement, il va prétendre qu’il s’agit de non-êtres qui sont en tant qu’ayant rapport à l’être comme substance : « C'est en ce sens que nous disons que le non-être est, qu'il est le non-être. Tout ce qui est compris sous le mot général de sain, est du domaine d'une seule science. Il en est de même pour les autres choses : une seule science étudie non seulement ce que comprend en lui-même un objet unique, mais tout ce qui se rapporte à une seule nature ; et en effet, ce sont là, sous un point de vue, des attributs de l'objet unique de la science. Il est donc évident qu'une seule science aussi étudiera les êtres en tant qu'êtres. Or, la science a toujours pour objet propre ce qui est premier, ce dont tout le reste dépend, ce qui est la raison de l’être des autres choses. Si la substance est dans ce cas, il faudra que le philosophe possède les principes et les causes des substances. Mais il n'y a qu'une seule connaissance sensible, une seule science pour un seul genre : ainsi une science unique, la grammaire, traite de tous les mots ; de même donc une seule science générale traitera de toutes les espèces de l'être et des subdivisions de ces espèces. » (Méta, IV, 2).
Le paradoxe n’est donc pas d’abord dans les mots mais bien dans les concepts aristotéliciens que ces mots expriment. Car loin que l’accident d’Aristote soit « un être relatif et un non-être relatif » ainsi qu’il le voulait, il n’est que non-être puisque non-substance.
Si l’être est la substance, selon Méta IV, 2, ce qui n’est pas substance n’est pas.
Pour échapper à l’aporie on prétend que ce non-être serait relatif à l’être (à la substance), relation lui conférant un certain être, moyennant quoi on parlera d’un « non-être relatif » qui, parce que relatif, serait un certain être. Précisons que cet « être relatif » n’est pas l’accident en tant qu’inhérant en la substance, mais l’accident comme tel, en tant que s’ordonnant à la substance comme à son terme ad quem.
Cette distinction du « non-être absolu » et du « non-être relatif » est un non-sens.
– Car enfin, si l’« être » est la substance, l’accident n’est pas. S’il n’est pas, comment pourrait-il s’ordonner à l’être (la substance), ordonnancement par quoi on prétend que le non-être aurait un certain être relatif. Que je sache, une relation réelle suppose un sujet réel et un fondement réel. Puis donc, parce que non-être, ni le sujet ni le fondement ne sont, la relation n’est pas.
– Si maintenant on prétend que l’accident n’aurait d’être que par la substance en laquelle il inhère, un néant inhérant en, absurdité flagrante. Serait d’ailleurs absurde que le fondement de la relation soit constitué par le terme auquel s’ordonne cette relation. Et même à supposer cette absurdité, nous aurions un fondement réel sans sujet réel…
L’accident n’a donc d’être que nominalement. Aristote écrit à ce sujet : « Ce n'est d'ailleurs pas sans raison qu'il n'y a pas de science de l'accident, car l'accident n'a, en quelque sorte, qu'un être nominal. Platon, en un sens, n'avait donc pas tort de ranger l'objet de la sophistique dans le non-être. Les arguments des sophistes, en effet, ont rapport, pour ainsi dire, principalement à l'accident ... L'accident est ainsi manifestement quelque chose de voisin du non-être. » Méta, VI, 2. Le « en quelque sorte » est de trop. C’est purement et simplement que l’accident n’est pas, à suivre Méta, IV, 2. Et parce que n’étant pas, impossible qu’il puisse déterminer la substance en recevant d’être en inhérant en elle.
En définitive, pour que l’accident puisse s’ordonner à la substance, il lui faudrait précisément être, intrinsèquement. Il faudrait que la perfection d’être soit réalisée dans l’accident, moyennant quoi seulement il pourra s’ordonner à la substance. Or s’il réalise de soi, de manière absolue, la perfection d’être, nous sommes en présence d’une perfection commune saisie en une notion univoque : un super-genre.
Je ne vois sincèrement pas comment faire autrement.
Donc en un sens, la rose n’a pas d’être à elle, puisque son être est intrinsèquement dépendant de celui du rosier. De ce point de vue, c’est un non-être. Mais pourtant, grâce au rosier, elle a une sorte d’être, qui ne se confond pas entièrement avec celui du rosier, mais mérite une certaine distinction. Les jardiniers, les poètes et les amoureux le savent. En ce sens, c’est un être. Tel est l’être, moindre mais authentique, de l’accident.
Quant à l’être de l’accident, voici comment je comprends la doctrine thomasienne. Sur la base du distinguo thomasien de l’esse in actu et de l’esse ut actus (exister), la substance est en acte par l'être comme acte qu'elle reçoit ; l'accident est en acte par l'être comme acte reçu par la substance et communiqué à l'accident inhérent dans la substance ; en acte, il détermine accidentellement la substance.
J’approuve Thomas de distinguer ex parte rei, en les substances créées, l’essence de l’existence, motif pris que si l’essence créée ne composait pas avec l’exister, elle existerait de soi, donc éternellement, sans donc qu’elle soit créée.
Par contre, l’essence en puissance à l’existence, qu’il s’agisse de l’essence de la substance ou celle de l’accident, comment pourrait-elle s’ordonner à l’exister à défaut d’être. C’est transposé ici la même problématique que précédemment. C’est pourquoi, conservant la distinction d’essence et d’existence, je suis obligé, dans le cadre univociste que je présentais tantôt, de faire de l’esse ut sic non plus l’exister mais l’être que tant l’existence que l’essence seraient sous des modalités distinctes. D’où lors un esse essentiæ et un esse existentiæ composant ex parte rei. Le problème est qu’alors l’essence, en tant qu’esse essentiæ, est avant même d’exister. Je peux certes répondre que, si être n’est pas exister, l’essence n’est pas réalisée sans l’existence qu’elle reçoit. Reste pourtant que je me condamne à cette bizarrerie d’une entité qui de soi « est » avant d’exister, cette antécédence là ne serait-elle que logique.
J’avoue que c’est à désespérer de la métaphysique. La mienne assurément, allez-vous me répondre.
C’est d’ailleurs bien pourquoi je ne demande pas mieux que de pouvoir revenir dans le giron thomasien, gambader dans le pré univociste obligeant à ces complications sinon à cette contradiction (à tout le moins apparente). Reste qu’hélas, si « être » se prend par référence à un premier, les seconds disparaissent inéluctablement.
« l'être me semble devoir s'analyser comme une perfection réelle qui n'est jamais réalisée ».
J’avoue avoir toujours du mal devant cette sorte de paradoxe. Je n’oublie pas que ma citation est tronquée, et que par derrière, vous avez ajouté « en dehors des … », mais tout de même, au bout du compte, cette perfection n’est jamais réalisée comme telle.
Il y a effectivement une difficulté. Je vais tenter d’y répondre.
Elle est réalisée en chacun des modes qui la circonscrivent en tant précisément que chaque mode l’est. Or les modes n’y attentent pas puisqu’ils possèdent dans sa plénitude la perfection d’être conçue comme la moindre des formalités (puisque la plus commune). En ce sens nous pouvons dire qu’elle est réalisée en chacune des perfections qui la circonscrivent. Cependant elle n’est jamais réalisée nue, mais toujours surdéterminée par d’autres formalités qui n’y attentent pas mais y ajoutent. Les modes l’analogisent donc, non en ce sens qu’ils l’amputeraient, mais en tant qu’ils y ajoutent. Il n’y a pas donc d’altération de la formalité d’être mais ajout d’autres formalités à cette formalité première. Si donc elle n’est pas altérée, elle est réalisée, quoique surdéterminée par les modes qui la circonscrivent. Est-elle donc réalisée « telle qu’elle est » ? Oui et non. Oui, en tant que chaque mode l’inclut sans l’altérer ; non en tant qu’ils l’analogisent en la surdéterminant. Elle est réalisée sans que cette réalisation attente à son intégrité ; elle n’est pas réalisée nue, raison pourquoi, toute réalisée qu’elle soit, elle ne l’est qu’analogisée.
Les modes l’analogisent donc. Ce qui, soit dit en passant, implique que l’exister, esse existentiæ, soit forme autant qu’acte. Non certes l’essence de la substance, mais une formalité autre que celle d’essence. Somme toute, si nous prédiquons l’existence aux substances premières (précisé qu’on ne la prédique pas comme essence ou partie essentielle de la substance), si nous avons une notion à quoi le vocable « existence » renvoie, pas d’impossibilité. Or nous en avons une puisque spontanément nous prédiquons l’existence à la substance première. Mieux, dans la théorie ou « être » est un genre, l’existence est une espèce, modalité par quoi les formes sont rendues réelles. Sauf qu'alors, en quoi l'existence, à la fois forme et acte, ne serait-elle pas une substance première ? Deuxième difficulté (contradiction ?). Je m'en mords les doigts en y pensant !
Une chose est sûre, cela n’a rien à voir avec l’ens commune tel que le développent Aristote et saint Thomas.
Oui, et je comprends qu’on puisse s’irriter face à la terminologie qui s’y déploie. Reste pourtant qu’à s’efforcer de penser la théorie jusqu’en ses conséquences ultimes, on s’oblige à développer une systématique exprimant ses concepts par les vocables idoines, seraient-ils saugrenus à l’aune d’un autre système. Ce que d’aucuns pourraient juger un vain babil n’est que la tentative d’une cohérence.
Cordialement.
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(1) Je n’ignore pas qu’en d’autres passages Aristote fait de la métaphysique non plus une ontologie mais une théologie. D’où cette question d’actualité : la Métaphysique d’Aristote est-elle une science une ou est-elle introuvable parce que marquée par la dualité de ses objets ?
Pour l’ontologie (ousiologie) :
« C'est en ce sens que nous disons que le non-être est, qu'il est le non-être. Tout ce qui est compris sous le mot général de sain, est du domaine d'une seule science. Non seulement, en effet, l’étude des choses ayant communauté de notion relève d’une seule science, mais encore l’étude des choses simplement relatives à une seule et même nature, car même ces choses là ont, en quelque manière, communauté de notion. Il est donc évident qu'une seule science aussi étudiera les êtres en tant qu'êtres. Or, la science a toujours pour objet propre ce qui est premier, ce dont tout le reste dépend, ce qui est la raison de l’être des autres choses. Si la substance est dans ce cas, il faudra que le philosophe possède les principes et les causes des substances (a). Mais il n'y a qu'une seule connaissance sensible, une seule science pour un seul genre : ainsi une science unique, la grammaire, traite de tous les mots ; de même donc une seule science générale traitera de toutes les espèces de l'être et des subdivisions de ces espèces (b)… Conclusion : autant il y a précisément d’espèces de l’un, autant il y a d’espèces de l’être (c). L’étude de l’essence de ces différentes sera l’objet d’une science génériquement une… Et la philosophie à exactement autant de parties qu’il y a de substances ; il y a donc nécessairement, au nombre de ces parties, une philosophie première et, après, une philosophie seconde (d). » Aristote, Méta, IV, 2.
(a) La science dont il s’agit ici est la science de la substance et de ce qui a rapport aux substances, principes (matière, privation et forme) et accidents. Le Dieu d’Aristote n’étant que cause finale des substances autres que lui, n’est aucunement principe (cause efficiente) des substances.
(b) Genre, espèces, c’est tout à fait charmant et pas du tout contradictoire au reste de la théorie….
(c) Les catégories.
(d) La science des substances séparées est donc la première des sciences particulières, ici distinguées de la science générale de l’être en tant qu’être.
Pour la théologie :
« On peut se demander si la philosophie première est une science universelle, ou bien si elle traite d'un genre unique et d'une seule nature. Il n'en est pas de cette science comme des sciences mathématiques. La Géométrie et l'Astronomie ont pour objet une nature particulière, tandis que la première philosophie embrasse sans exception l'étude de toutes les natures. S'il n'y avait pas, outre les substances qui ont une matière, quelque substance d'une autre nature, la Physique serait alors la science première. Mais s'il y a une substance immobile, c'est cette substance qui est antérieure aux autres, et la science première est la philosophie. Cette science, à titre de science première, est aussi la science universelle, et c'est à elle qu'il appartiendra d'étudier l'être en tant qu'être, l'essence, et les propriétés de l'être en tant qu'être. » Méta, VI, 1.
Ici la métaphysique est science universelle parce que première.
Je n’entre pas ici sur les débats relatifs à la structure « katholou – protologique » = « onto (ousio) – théologique » de la métaphysique. Je crois comprendre, suite à votre réflexion sur les analogies d’attribution et de proportionnalité (message du 02-02-2012 08:43), que vous êtes parmi les tenants de l’unité d’objet de la métaphysique aristotélicienne, subsumant l’ontologie par la théologie naturelle.
Cordialement.
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