Auteur: Delaporte
Date: 15-01-2012 09:56
Chère Dominique,
Je ne doute pas de la qualité de la prestation des dominicains. Cependant, je me permets de revenir sur un de mes champs de bataille, qui me paraît tout à fait essentiel :
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Lecture du Commentaire sur le Traité de l’âme d’Aristote, ch. 4, pp 51-52 L’Harmattan 1999
Mode d’investigation
La procédure globale de recherche est clairement exprimée. Il faut d’abord arriver à formuler l’identité de chaque espèce d’âme. Pour cela, nous devons analyser ses différentes facultés. C’est par elles que nous saurons ce qu’il faut «sentir de la nature de l’âme». Or, nous ne découvrons la faculté qu’à l’occasion de son exercice. Nous ne savons l’animal capable de digérer ou d’entendre que lorsque nous l’avons vu faire. Il faut donc au préalable observer les actes posés par le vivant pour approcher ses capacités. Et pour comprendre la nature de l’acte, il est nécessaire d’étudier l’objet sur lequel il porte. Pour comprendre ce qu’est voir, il faut analyser ce qu’est le “visible”. Précisons que par analyse de l’objet, nous n’entendons pas l’étude de chaque chose visible ou audible, ce qui nous emmènerait à l’infini plus d’une fois. Nous parlons d’objet “formel”, c’est-à-dire susceptible d’introduire une différenciation dans l’opération de connaissance. Il est en effet différent de connaître en entendant ou bien en voyant.
De l’objet à l’acte, de l’acte à la puissance et de la puissance à l’essence (Comm de An. L2 ch 6, 308), l’ordre d’investigation repose sur le principe que l’on agit en fonction de ce que l’on est. «Chaque chose pose ses opérations conformément à son être» (Comm de An. L2 ch 6, 308). Commencer par ce qui est manifeste est le seul moyen pour parvenir à l’éclaircissement de l’obscur. L’acte, qu’on peut observer, doit nous mener à une meilleure connaissance de l’âme dont on ne connaît encore que l’existence, et dont l’expérience interne ne nous donne qu’une idée très confuse. L’étape intermédiaire est la détermination de la faculté. Nous constatons que l’opération est possible puisqu’elle s’exerce effectivement, et nous en inférons la constitution à posséder pour permettre cet acte. Nous partons donc de ce qui nous est le plus accessible : “l’acte et son objet”, pour essayer de parvenir à une connaissance plus substantielle de la réalité profonde : “l’âme”.
Il est intéressant de constater que Thomas nous propose dans la Somme théologique de suivre le processus exactement inverse à celui énoncé au début du précédent paragraphe. «La nature de l’homme intéresse le théologien du point de vue de l’âme, et non de celui du corps, sauf parfois pour préciser les liens de l’un à l’autre. Donc nous commençons avec l’âme. (...) Nous considérerons d’abord ce qui relève de son essence, puis de ses puissances et troisièmement de ses opérations»( Somme Théologique Ia, qu 75, introduction). Dans ce passage, l’objet de l’opération, notre point de départ philosophique est même absent. C’est un signe fort de la différence que l’auteur fait entre philosophie et théologie. La première se fonde sur l’expérience, la seconde sur la révélation. La philosophie remonte des effets à la cause tandis que la théologie descend de la Cause à l’effet. Celle-ci démontre la nature de l’âme tandis que la première l’infère. Thomas ne mélange jamais les genres, et respecte le mode de procéder, les contraintes et les limites de chaque discipline. Rappelons que le traité de l’âme dans la Somme théologique et le Commentaire du Traité de l’âme d’Aristote ont vraisemblablement été écrits de concert afin que la réflexion sur l’un soutienne celle sur l’autre et réciproquement, sans qu’il n’y ait jamais confusion. Cela plaide envers le caractère purement rationnel et naturel de la démarche philosophique. Cela jette aussi une ombre sur tous les traités de psychologie “thomistes” écrits sur le schéma de la Somme Théologique sans avoir pris soin de corriger la perspective.
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Quels sont les risques :
- Survaloriser l’homme au détriment de la Création, en ne le remettant pas à sa place dans l’ordre naturel de l’Univers et du vivant. À terme, faire de l’homme l’horizon absolu de la réflexion philosophique. Préférer l’éthique individuelle à la politique communautaire.
- Survaloriser l’âme au détriment du corps, et l’intelligence au détriment des sens et des passions. À terme, faire de l’homme un pur esprit méprisant le corps et son animalité.
- Au fond : oublier ou même nier que l’homme est une créature dans l’Univers, un animal, et un animal politique. Cela conduit directement à Kant et au moralisme moderne protestant.
L’ordre, en philosophie, est plus important que le contenu, surtout – surtout ! – en phase d’initiation. C’est un de mes dadas, mais il me semble de première importance : tout essai de tirer une philosophie des œuvres théologiques de Thomas d’Aquin est extrêmement périlleux, et ne convient, en tout cas, pas du tout à des débutants, chez lesquels on va dévier les perspectives de la véritable réflexion philosophique.
Cordialement
L'animateur
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