Thomas d'Aquin en questions

 
 
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 Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   28-02-2012 09:18

Bonjour à tous.

J'entame ici un cycle de questions techniques.

Première question : La définition renvoie à l'essence, donc à la forme substantielle. C'est ainsi que nous définissons l'homme un animal rationel. Or tant l'intellect que la volonté sont présentés commes des facultés, autrement dit des accidents propres de la substance - qu'on vise ici par "substance" l'âme ou le composé hylémorphique. Si donc "rationnel", différence spécifique, renvoie à un accident propre, donc à une forme accidentelle accident de la forme substantielle, en quoi "rationnel" signifie-t-il la forme substantantielle et par delà l'essence ? En d'autres termes, si rationnel renvoie à une faculté, comment définir l'essence de l'âme humaine ?

Cordialement.



Message modifié (28-02-2012 09:20)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   28-02-2012 13:49

Cher ZZ,

La définition exprime l’essence, c'est-à-dire ce qu’est quelque chose. Elle est, dans l’idéal, un discours composé du genre, prochain ou premier – les deux s’envisagent – et de la différence dernière. "Homme" peut, en effet, tout aussi bien se définir "substance rationnelle" que "animal rationnel", car "rationnel" assume les différences antérieures, "vivant" et "sensible".

Le genre est tiré de la matière, sans être matière, et la différence est tirée de la forme, sans être forme. "Animal raisonnable" désigne l’essence d’homme, mais pas sa forme, car sa forme, c'est l’âme. Son essence est une âme incarnée dans une chair et des os en général, sans être cette âme personnelle, incarnée dans cette chair et ces os précis et concrets. C’est la différence entre l’essence et l’individualité (j’allais dire l’être, mais ne revenons pas sur le sujet !)

Rationnel est tiré de la particularité de l’âme humaine, qui est d’être ainsi constituée qu’elle permet les opérations de l’intelligence. Sa définition propre est donc "acte premier d’un corps organisé en puissance à la vie intellectuelle". Mais on préférera le terme "rationnel" à celui d’"intellectuel" pour marquer la différence avec les purs esprits, qui sont des intelligences sans corps.

En guise de premier dégrossissage.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   28-02-2012 22:03

Cher Zarbor Zarvaj,

> Première question : La définition renvoie à l'essence,
> donc à la forme substantielle. C'est ainsi que nous définissons
> l'homme un animal rationel. Or tant l'intellect que la volonté
> sont présentés commes des facultés, autrement dit des accidents
> propres de la substance - qu'on vise ici par "substance" l'âme
> ou le composé hylémorphique. Si donc "rationnel", différence
> spécifique, renvoie à un accident propre, donc à une forme
> accidentelle accident de la forme substantielle, en quoi
> "rationnel" signifie-t-il la forme substantantielle et par delà
> l'essence ? En d'autres termes, si rationnel renvoie à une
> faculté, comment définir l'essence de l'âme humaine ?


Le nom «définition» contient «fini» en son centre : l'expression «fini» évoque la notion de «limite» (Πέρας) [Mét., 1022a 4.

Par contre, à Top 101b 39, «oros» (définition) est relié à une quiddité : «Ἔστι δ´ ὅρος μὲν λόγος ὁ τὸ τί ἦν εἶναι σημαίνων». Le nom «définition», en rapport avec la quiddité, exprime les limites qui délimitent cette quiddité, et ce, dans notre entendement de cette quiddité.

La quiddité est le sujet qui exerce l'acte d'être. ou bien son essence est identique à son acte d'être, ou bien elle ne l'est pas. Dans le second cas, la quiddité a un genre ; dans le premier, elle n'en a pas. Cet enseignement se trouve explicitement chez Thomas d'Aquin ; nous l'avons déjà évoqué dans une controverse avec l'animateur.

À Top 101b 15, Aristote écrit : «En effet, les raisons s'effectuent à partir des propositions, [101b15] et ce sur quoi [portent] les raisonnements, ce sont les problèmes. Or toute proposition et tout problème manifeste ou le propre, ou le genre, ou l'accident [du sujet]. Car la différence aussi, tant qu'elle est générique, on doit la ranger auprès du genre. Puisque, par ailleurs, le propre tantôt signifie ce que [la chose] est au juste, [101b20] tantôt ne le signifie pas, divisons le propre en les deux parties que nous venons de mentionner : appelons celle qui signifie ce que [la chose] est au juste sa définition, et appelons l'autre son propre, selon leur dénomination commune. De nos considérations s'ensuit donc avec évidence, selon la présente division, la production de quatre [éléments] en tout : [101b25] la définition, le propre, le genre, l'accident.»

Remarquons bien que «la différence aussi, tant qu'elle est générique, on doit la ranger auprès du genre». Mais, «par ailleurs, le propre tantôt signifie ce que [la chose] est au juste, [101b20] tantôt ne le signifie pas» ; lorsque «le propre (...) signifie ce que [la chose] est au juste», il s'agit aussi de la différence [propre], celle qui spécifie un genre. Cette différence propre, chez Aristote, est ce qu'il recommande d'appeler : «appelons celle qui signifie ce que [la chose] est au juste sa définition», par opposition à celle dont il dit : «appelons l'autre son propre», et ce, «selon leur dénomination commune», ajoute-t-il.

Si «de [ces] considérations s'ensuit donc avec évidence, selon la présente division, la production de quatre [éléments] en tout : [101b25] la définition, le propre, le genre, l'accident», il reste encore à «définir les genres des attributions dans lesquelles interviennent les quatre [modalités] dont nous avons parlé. Or elles sont au nombre de dix : ce que [la chose] est, en quelle quantité, de quelle qualité, en relation à quoi, où, quand, [qu'elle] est disposée, a, fait, subit.»

Car, «toujours, en effet, l'accident, le genre, le propre et la définition [103b25] se trouvera dans l'une de ces attributions».

Dans votre «première question», vous soulevez un «problème» dialectique dont la solution exige l'emploi des «quatre éléments» dialectiques mentionnés plus haut. Et la solution de ce problème exige le discernement dialectique requis par : «toujours, en effet, l'accident, le genre, le propre et la définition [103b25] se trouvera dans l'une de ces attributions».

Si l'intellect est pris comme qualité, et que sont discernées ses deux opérations : raison (inquisitio) et intelligence (l'acte d'intelligence du fruit de l'inquisitio), et que l'opération «raison» est prise comme effet d'une cause, l'intellect, cette cause peut être nommée «rationnelle».

Comme cette qualité est prise comme propre d'un sujet dont la quiddité est cherchée, et que cette quiddité ne peut être, en l'occurrence, connue que par sa définition (genre, différence), et que le genre pertinent à cette quiddité cherchée doit être autre que le genre «qualité», le genre «animal» convient.

Mais, il reste à découvrir la différence pertinente à la qualité ici nommée «rationnelle». Or, cette différence doit pouvoir être aussi nommée «rationnelle» puisque définition et propre sont réciprocables.

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: SAGRAMOR 
Date:   29-02-2012 15:35



Le coeur de la question de ZZ est centré sur la faculté.

Donc,la question posée n'est pas ce qu'est l'essence de l'âme,mais ce que l'essence de l'âme permet de faire.

Réponse: c'est la sagacité , qui dirige la raison commandant à l'action de faire.



Bien à tous.

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   29-02-2012 21:37

Cher Sagramor,

"Agere sequitur esse !"

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   01-03-2012 01:30

Cher Sagramor,

Selon vous :
> Le coeur de la question de ZZ est centré sur la faculté.
>
> Donc, la question posée n'est pas ce qu'est l'essence de
> l'âme, mais ce que l'essence de l'âme permet de faire.
>
> Réponse: c'est la sagacité , qui dirige la raison commandant
> à l'action de faire.


Or, Zarbor Zarvaj nous dit:
> J'entame ici un cycle de questions techniques.

La «question de ZZ est [donc] centrée» sur un art. Lequel ?

L'énoncé même de sa «première question», où il emploie «définition», «propre» et «différence spécifique», rend manifeste qu'il s'agit de la dialectique :
> Première question : La définition renvoie à l'essence,
> donc à la forme substantielle. C'est ainsi que nous définissons
> l'homme un animal rationnel. Or tant l'intellect que la volonté
> sont présentés commes des facultés, autrement dit des accidents
> propres de la substance - qu'on vise ici par "substance" l'âme
> ou le composé hylémorphique. Si donc "rationnel", différence
> spécifique, renvoie à un accident propre, donc à une forme
> accidentelle accident de la forme substantielle, en quoi
> "rationnel" signifie-t-il la forme substantantielle et par delà
> l'essence ? En d'autres termes, si rationnel renvoie à une
> faculté, comment définir l'essence de l'âme humaine ?

Et la question précise est :
> en quoi
> "rationnel" signifie-t-il la forme substantielle et par delà
> l'essence ? En d'autres termes, si rationnel renvoie à une
> faculté, comment définir l'essence de l'âme humaine ?

Excellente question dialectique !

Dans cette partie :
> Première question : La définition renvoie à l'essence,
> donc à la forme substantielle. C'est ainsi que nous définissons
> l'homme un animal rationnel.

il est vrai que la définition est un discours qui exprime l'essence d'une quiddité, mais pas nécessairement celle dite «forme substantielle».

Dans la partie :
> l'homme un animal rationnel. Or tant l'intellect que la volonté
> sont présentés comme des facultés, autrement dit des accidents
> propres de la substance - qu'on vise ici par "substance" l'âme
> ou le composé hylémorphique. Si donc "rationnel", différence
> spécifique, renvoie à un accident propre, donc à une forme
> accidentelle accident de la forme substantielle,

on relève quelques difficultés que soulève fort justement Zarbor Zarvaj.

Il est vrai que :
> tant l'intellect que la volonté
> sont présentés comme des facultés, autrement dit des accidents
> (...) de la substance - qu'on vise ici par "substance" l'âme
> ou le composé hylémorphique

à la condition qu'il s'agisse «de la substance» qui est :
> l'homme un animal rationnel

où «rationnel» exprime la différence spécifique pertinente.

Dans l'arbre de Porphyre, «animal», comme espèce, est dit «vivant sensitif».

Et «animal», pris comme genre, est justiciable de la différence rationnel-irrationnelle.

Il est donc vrai, comme le dit Zarbor Zarvaj, que :
> "rationnel", différence
> spécifique, renvoie à un accident [...], donc à une forme
> accidentelle accident de la forme substantielle

ici pertinente. Mais, ce cas est semblable à celui de «animal», pris comme espèce, qui est dit «vivant sensible» ; «sensitif» renvoie à des sens, donc à des facultés, à des accidents de la substance pertinente.

C'est ainsi que Thomas d'Aquin écrit :

De veritate, q. 10 a. 1 ad 6. Ad sextum dicendum, quod secundum philosophum in VIII Metaph. quia substantiales rerum differentiae sunt nobis ignotae, loco earum interdum definientes accidentalibus utuntur, secundum quod ipsa accidentia designant vel notificant essentiam, ut proprii effectus notificant causam: unde sensibile, secundum quod est differentia constitutiva animalis, non sumitur a sensu prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam animae essentiam, a qua talis potentia fluit. Et similiter est de rationali, vel de eo quod est habens mentem.
Selon le Philosophe au huitième livre de la Métaphysique, parce que les différences substantielles des réalités nous sont inconnues, on emploie parfois à leur place dans les définitions les différences accidentelles, dans la mesure où les accidents eux-mêmes désignent ou font connaître l’essence, comme les effets propres font connaître la cause ; c’est pourquoi le sensible, en tant qu’il est la différence constitutive de l’animal, n’est pas pris du nom de sens comme désignant une puissance, mais comme désignant l’essence même de l’âme, de laquelle découle une telle puissance. Et il en est de même du rationnel, ou de la propriété « doué d’esprit ».

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: SAGRAMOR 
Date:   01-03-2012 04:37

Cher Stagire,


La première question est:

" Si donc "rationnel",différence spécifique,renvoie à un accident propre,donc à une forme accidentelle accident de la forme substancielle,en quoi "rationnel" signifie-t-il la forme substancielle et par delà l'essence?

___ Cette longue phrase de rappel fonctionne en "métaquestion" de sa suivante.



La seconde question est:

" En d'autres termes,si rationnel renvoie à une faculté,comment définir l'essence de l'âme humaine?".

___ la formule "en d'autres termes" établit l'équivalence de la première avec la seconde question,tout en annonçant un compactage sans déchéance du sens.




Le "si" introduit la centralité du rapport 'rationnel/faculté' auquel doit se limiter la question "comment définir l'essence de l'âme humaine?".

Or,faculté implique faire,qui implique l'action.

Or,l'action implique un choix rationnel parmi tous les choiX intelligibles.

Et c'est l'âme qui va se charger de discerner parmi tous les choix intelligibles que lui présente la raison.

(Nous sommes renseigné de l'autonomie de l'âme par rapport à l'intelligence , chez Aristote).

Donc,l'âme va mettre en oeuvre son intuition pour opérer parmi les choix intelligibles.

En cela ,la sagacité lui fournit la "finesse de l'esprit",nécessaire à l'arbitrage des choix.




Bien à vous.



Message modifié (01-03-2012 07:26)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   04-03-2012 10:56

Chers amis.

Ma question ne porte ni sur la définition ni sur la faculté mais sur l'essence, essence qu'exprime la définition. Bref sur la réalité visée par l'intention première, non sur cette intention même.


I. ESSENCE DE L'HOMME.

À Guy, qui m'explique la définition se faire par genre prochain et différence spécifique, m'explique encore la différence tirée de la forme et le genre de la matière, d'où il conclut que la définition « animal rationnel » « désigne l’essence d’homme, mais pas sa forme, car sa forme, c'est l’âme », je réponds :

1° Que l’essence de l’homme n’est pas sa forme substantielle seule (cf. De ente, II, 1).
2° Que l’essence de l’homme prise selon le mode de la partie (l'humanité), c’est sa forme substantielle dans son union à la matière non-signée (cf. CG, IV, 81, 2).
3° Que l’essence de l’homme prise selon le mode du tout (l'homme), c'est sa forme substantielle dans son union à la matière indéterminativement signée, pour autant que soit précisé les principes individuants (la signature par quantité indéterminée) n'être envisagés qu'en puissance (cf. CG, IV, 81, 2) [puisqu'à les envisager en acte on ne vise plus « l'homme » mais « tel homme »].

>> J'étais donc habilité à écrire que « la définition renvoie à l'essence, donc à la forme substantielle », ce « qu'on vise ici ... l'âme ou le composé hylémorphique », l'humanité comme l'homme se définissant par la forme substantielle (dans son union à la matière non signée / potentiellement signée indéterminativement).


II. ESSENCE DE L'ÂME HUMAINE.

Parlant de l'essence de l'âme humaine, Guy me répond que « la définition propre est donc "acte premier d’un corps organisé en puissance à la vie intellectuelle" ». Déjà au De unitate intellectus, 1, §3, Thomas, reprenant Aristote, De anima, II, 1, 412 b 5, définissait l'âme comme « l'acte premier d'un corps naturel organisé » avant de préciser : « c'est la forme substantielle d'un corps naturellement organisé », renvoyant lors à Aristote, De anima, II, 1, 412 a 19-20 : « Donc, nécessairement, l'âme ne peut être substance que comme forme d'un corps naturel qui a la vie en puissance. Mais la substance est une réalité parfaite, une entéléchie. L'âme est donc l'entéléchie du corps, tel que nous venons de le définir. »

Reste donc à aborder le coeur du problème : quoi est la nature de cette forme substantielle, acte premier du corps humain ?

Thomas va préciser :

1° Que l'âme est une nature immatérielle :
- Elle n'est pas un corps mais l'acte d'un corps (cf. ST, I, q.75 a.1 co).
- Cet acte est de nature immatérielle (cf. ST, I, q.75 a.5 co).
2° Que l'âme n'est pas ses puissances (cf. ST, I, q.77 a.1 co.2, a.1 ad., a.5 co, a.6 co.1 ; q.79 a.1 co, ad.4 ; Q.D De anima, XII).
3° Que tant l'intellect agent que patient sont des facultés de l'âme :
- Pour l'intellect patient (cf. ST, I, q.79 a.2).
- Pour l'intellect agent (cf. ST, I, q.79 a.4).

Thomas précisera encore, mais là n'est pas mon propos, que la forme substantielle du composé humain est une substance qui, parce que forme substantielle d'une substance, n'est pas une substance...

>> Si donc la différence renvoie à la forme, Thomas ayant précisé que « rationel » vise la faculté de l'âme humaine, non l'âme humaine comme telle (puisque rationnel peut être soit l'équivalent d'intellectuel qui est à proprement une faculté [cfr. supra], soit une faculté distincte de la puissance intellectuelle, discursive plutôt qu'intuitive), j'étais en droit de dire que rationnel désignait non pas tant la forme substantielle du composé qu'un accident propre à cette forme. Je réitère donc ma question : « Si donc "rationnel", différence spécifique, renvoie à un accident propre, donc à une forme accidentelle accident de la forme substantielle, en quoi "rationnel" signifie-t-il la forme substantielle et par delà l'essence ? »

J'ai bien noté la réponse donnée en ST, I, q.77 a.1 ad.5, mais précisément : nous questionnons en physiciens, non en logiciens. N'est-ce pas, cher Guy ?


III. RETOUR À LA QUESTION.

Si donc « rationnel » signifie un accident propre de l'âme humaine, un accident de l'âme et non l'âme elle-même, quoi est l'âme humaine ? Une forme substantielle, certes. L'acte premier du corps qu'elle organise, c'est entendu. Le substrat de facultés intellectuelles et volontaire, assurément. Mais sa quiddité propre, en quoi consiste-t-elle ?

Déjà, est-elle substance ?

Ensuite et surtout, cette substance (simpliciter/secundum quid), de quelle espèce est-elle ? Intellectuelle ? Non, si tant l'intellect agent que patient ne sont que ses facultés. L'essence de ces facultés est d'être intellectuelles comme l'essence de sa faculté appétitive est d'être volontaire. Mais si par delà les facultés l'âme même, quelle est sa nature : la sienne propre, non celles de de ses facultés ?

Voilà, mes chers amis, la question que je vous pose.



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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   04-03-2012 21:41

Cher Zarbor Zarvaj,

> Si donc « rationnel » signifie un accident propre de l'âme
> humaine, un accident de l'âme et non l'âme elle-même, quoi est
> l'âme humaine ? Une forme substantielle, certes. L'acte premier
> du corps qu'elle organise, c'est entendu. Le substrat de
> facultés intellectuelles et volontaire, assurément. Mais sa
> quiddité propre, en quoi consiste-t-elle ?
>
> Déjà, est-elle substance ?
>
> Ensuite et surtout, cette substance (simpliciter/secundum
> quid), de quelle espèce est-elle ? Intellectuelle ? Non, si
> tant l'intellect agent que patient ne sont que ses facultés.
> L'essence de ces facultés est d'être intellectuelles comme
> l'essence de sa faculté appétitive est d'être volontaire. Mais
> si par delà les facultés l'âme même, quelle est sa nature : la
> sienne propre, non celles de de ses facultés ?
>
> Voilà, mes chers amis, la question que je vous pose.

De veritate, q. 10 a. 1 ad 6. Ad sextum dicendum, quod secundum philosophum in VIII Metaph. quia substantiales rerum differentiae sunt nobis ignotae, loco earum interdum definientes accidentalibus utuntur, secundum quod ipsa accidentia designant vel notificant essentiam, ut proprii effectus notificant causam: unde sensibile, secundum quod est differentia constitutiva animalis, non sumitur a sensu prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam animae essentiam, a qua talis potentia fluit. Et similiter est de rationali, vel de eo quod est habens mentem.
Selon le Philosophe au huitième livre de la Métaphysique, parce que les différences substantielles des réalités nous sont inconnues, on emploie parfois à leur place dans les définitions les différences accidentelles, dans la mesure où les accidents eux-mêmes désignent ou font connaître l’essence, comme les effets propres font connaître la cause ; c’est pourquoi le sensible, en tant qu’il est la différence constitutive de l’animal, n’est pas pris du nom de sens comme désignant une puissance, mais comme désignant l’essence même de l’âme, de laquelle découle une telle puissance. Et il en est de même du rationnel, ou de la propriété « doué d’esprit ».

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   05-03-2012 08:01

Cher Gilles.


Merci de la réponse, d'ailleurs déjà donnée. Nous ne savons donc pas quoi est l'âme humaine. Pire, l'immatérialité de cette essence, n'étant de soi ni intellectuelle ni volontaire (il s'agit là d'accidents propres de l'essence, non de l'essence même), n'est qu'une coquille vide. Une immatérialité a-quidditative, dont on nous dit quelle est la quiddité de l'âme et par delà de l'homme (dans son union à la matière non signée / potentiellement signée indéterminativement).

Bref, de quoi hausser les épaules.

Cordialement.



Message modifié (05-03-2012 08:03)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   05-03-2012 10:24

Cher ZZ,

Si nous voulons raisonner en naturalistes et non en logiciens, alors, il nous faut suivre la méthode proposée par Aristote, et que j’ai rappelée lors de l’annonce de la session du frère Pavel sur l’âme. Pour savoir ce qu’est l’âme, nous devons procéder de l’objet à l’opération, de l’opération à la faculté, et de la faculté à la nature.

Stagire nous a rappelé que nous ne connaissions pas les essences. Mais il n’est pas allé assez loin. Nous ne connaissons pas non plus les facultés, et dans une certaine mesure, nous ne connaissons pas davantage les opérations. Pour connaître la nature de l’âme, il faut d’abord s’attarder sur ses objets afin de remonter la filière. C’est ce qu’Aristote fait dans un de ses ouvrages, le Traité de l’Âme, où, après avoir rapidement établi la définition de principe de l’âme : « acte premier d’un corps organisé » (qui n’est qu’un point de départ encore confus, malgré la célébrité dont elle est l’objet), il formule une nouvelle définition, à la fin de sa réflexion : « l’âme est d’une certaine manière toutes choses » ; c’est ce dernier énoncé qui représente la véritable réflexion achevée du philosophe sur la nature de l’âme. C’est cela qu’il faut chercher à comprendre.

Dieu merci, plusieurs traductions du Commentaire du Traité de l’Âme sont disponibles en français, dont une du professeur Pelletier, disponible sur ce site.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: SAGRAMOR 
Date:   05-03-2012 11:42

Cher Guy,


Aristote a naturalisé son approche de l'âme en sortant des schémas qui vont de Pythagore à Platon.

Sortir du raccordement au divin n'est pas facile,il est le premier.

Pour ma part et avec beaucoup de modestie,je pense que "l'âme est d'une certaine manière toute chose" , pourrait signifier:


__ L'âme est la matrice singulière qui habite et qui meut chaque être vivant.




Spinoza cherche à porter plus haut la limite formée par Aristote,lorsqu'il écrit:

__ " L'essence de l'âme est constituée par des idées adéquates et inadéquates".

C'est aussi une tentative de naturalisation,un non-raccordement au divin comme chez Aristote,cela prête à penser que l'âme rebondit sous la contrainte d'idées mal ficelées.

Spinoza nous apporte une facette sur laquelle Aristote n'a pas voulu s'avancer,il ne le dépasse pas.



Bien à vous.



Message modifié (05-03-2012 15:35)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   05-03-2012 17:09

Cher Guy, chers tous.


« Si nous voulons raisonner en naturalistes et non en logiciens, alors, il nous faut suivre la méthode proposée par Aristote, et que j’ai rappelée lors de l’annonce de la session du frère Pavel sur l’âme. »

Vous y énoncez :

1° Que « Nous ne découvrons la faculté qu’à l’occasion de son exercice ».

2° Que la méthode employée dans la Somme de théologie, inverse de celle déployée au Commentaire du De anima, attesterait que « La philosophie remonte des effets à la cause tandis que la théologie descend de la Cause à l’effet. » D'où vous concluez que « Cela jette aussi une ombre sur tous les traités de psychologie “thomistes” écrits sur le schéma de la Somme Théologique sans avoir pris soin de corriger la perspective. »

Je répondrais un peu plus tard à ce 2°.

Je me consacre d'abord au 1°.

--------------

Vous énoncez maintenant que :

« Pour savoir ce qu’est l’âme, nous devons procéder de l’objet à l’opération, de l’opération à la faculté, et de la faculté à la nature. »

Nous avons donc :
- De l'objet à l'opération.
- De l'opération à la faculté.
- De la faculté à la substance.

« Stagire nous a rappelé que nous ne connaissions pas les essences. Mais il n’est pas allé assez loin. Nous ne connaissons pas non plus les facultés, et dans une certaine mesure, nous ne connaissons pas davantage les opérations. »


1. De l'objet à l'opération.

L'objet spécifie l'acte.

Si l'objet spécifie l'acte, l'acte est connu dans sa spécification donc quant à son essence. Aussi votre « nous ne connaissons pas davantage les opérations » m'exaspère. Il est vrai que vous précisiez « dans une certaine mesure ». Vous plairait-il de me l'expliciter ?


2. De l'opération à la puissance opérative.

L'objet de l'opération spécifie-t-il la puissance opérante ?

- Si oui, on concèdera l'objet spécifier la faculté : « de l'objet à la faculté ». L'essence de la faculté sera lors clairement connue.
- Si non, on ne remontera de l'objet à la faculté qu'en mobilisant le principe « agir sequitur esse » relativement à l'acte spécifié par l'objet.

Thomas écrit, en des passages dont la teneur est strictement philosophique :

« La puissance comme telle est ordonnée à l’acte. La nature de la puissance doit donc être déterminée d’après l’acte auquel elle s’ordonne. Les puissances se diversifieront donc selon que se diversifient les actes. Or la raison formelle d’un acte se diversifiera selon que se diversifie la raison formelle de son objet... La diversité des puissances doit donc s’établir d’après les actes et les objets... Ce n’est donc pas n’importe quelle différence dans les objets qui est principe de distinction des puissances de l’âme, mais une différence affectant cela même à quoi la puissance est de soi ordonnée. Par exemple, le sens se rapporte de soi à la "qualité sensible", dont les divisions essentielles sont la couleur, le son, etc. Il y aura donc une puissance sensible pour la couleur, c’est la vue ; une pour le son, c’est l’ouïe. » (ST, I, q.77 a.3 co).

« Si une puissance quelconque avait un rapport essentiel à l’un des contraires, comme à son objet, il faudrait une autre puissance pour l’autre contraire. Or, la puissance de l’âme ne se réfère pas essentiellement à l’aspect propre d’un des contraires, mais à l’aspect commun aux deux ; par exemple, la faculté de voir ne se rapporte pas directement au blanc, mais à la couleur. La raison en est que l’un des contraires est d’une certaine manière le principe de l’autre, car ils sont entre eux dans la relation du parfait à l’imparfait. » (ST, I, q.77 a.3 ad.2).

« Une faculté supérieure se réfère par nature à un objet plus universel qu’une faculté inférieure ; car plus la puissance est parfaite, plus son objet est étendu. Aussi peut-il se faire que plusieurs réalités puissent être groupées sous un même aspect objectif, auquel se réfère de soi la faculté supérieure, et que cependant elles diffèrent comme objets propres des facultés inférieures. Il peut donc y avoir des objets divers appartenant à des puissances inférieures distinctes, et qui cependant sont soumises à une seule faculté supérieure. » (ST, I, q.77 a.3 ad.4).

« Notre intelligence, selon l’état de la vie présente où elle est unie à un corps passible, ne peut passer à l’acte sans recourir aux images... La raison en est que toute puissance connaissante est en proportion avec l’objet à connaître... Pour l’intelligence humaine, qui est unie à un corps, l’objet propre est la quiddité ou nature qui existe dans une matière corporelle... Or, par définition, cette nature sensible se trouve chez un individu qui ne peut exister sans matière corporelle... Donc, pour que l’intelligence connaisse en acte son objet propre, il est nécessaire qu’elle se tourne vers l’image afin de considérer l’essence universelle comme existant dans le particuliers. Si l’objet propre de l’intelligence était la forme séparée, ou si les natures des réalités sensibles ne subsistaient pas dans les êtres particuliers, comme le veulent les platoniciens, il ne serait pas nécessaire que notre intelligence ait toujours recours au phantasme pour comprendre. » (ST, I, q.84 a.4 co).

Donc « de l'objet à la faculté », sans qu'il soit besoin de mobiliser le principe « agir sequitur esse ». Parce que nous connaissons l'objet, nous connaissons tant la nature de l'acte que celle de la faculté dont l'acte émane. Plus exactement, le principe « agir sequitur esse » sera donné dans celui voulant la faculté spécifiée par l'objet de ses actes. Bref, un même objet donc une même nature univoque de l'acte et de la faculté : une faculté de nature formellement intellectuelle produit des actes formellement intellectuels.


3. De la puissance opérative de l'âme à l'âme-même.

L'essence de l'âme est-elle spécifiée par l'objet de ses puissances ? Il le semble puisque, de même que la faculté est un accident propre de l'âme, de même l'opération, action, est un accident séparable de la faculté. Si donc de l'objet de l'acte se déduit l'essence de la faculté, de même des objets des facultés se déduira l'essence de l'âme humaine. On prendra donc en compte la pluralité de ces puissances en appliquant à l'âme ce que ST, I, q.77 a.3 ad.4. affirmait des facultés supérieures.

Nous n'en sommes pas éclairés pour autant puisque, remontant des facultés à la substance, se pose la question de savoir si la perfection de l'effet-faculté se retrouve formellement ou équivalemment en sa cause-âme ? En effet, si est une pluralité de facultés formellement distinctes, ces formalités ne pourront se retrouver qu'équivalemment en l'âme, principe des facultés formellement distinctes.

Vous disiez que « l’âme est d’une certaine manière toutes choses » ; c’est ce dernier énoncé qui représente la véritable réflexion achevée du philosophe sur la nature de l’âme. C’est cela qu’il faut chercher à comprendre. » Je crois comprendre. Joignant le principe « agir sequitur esse » à la doctrine thomasienne unimorphiste, vous posez, par delà l'affirmation que la faculté intellectuelle est intentionellement toutes choses, celle voulant l'âme être réellement végétative, sensitive, intellective - donc toutes choses.

Ce qui peut s'entendre en un sens apophatique : l'âme est équivalemment toutes choses, n'est formellement aucune de ces choses.

Ce n'est pourtant pas la doctrine de Thomas pour qui l'âme est formellement intellective, équivalemment sensitive et végétative :

« La forme la plus parfaite contient virtuellement toutes les perfections des formes inférieures, on l’a déjà fait voir. Une seule et même forme [substantielle] donne donc à la matière ses différents degrés de perfection. C’est par la même forme que l’homme est un être en acte, un corps, un vivant, un animal, et un homme. Or, à chacun de ces genres correspondent des formes accidentelles qui lui sont propres. Par suite, on peut concevoir la matière comme parfaite en son être, avant de la concevoir comme corporelle, et ainsi de suite ; de la même manière, les accidents propres à l’être peuvent être conçus avant la corporéité. C’est ainsi que, dans la matière, des dispositions peuvent être considérées comme présupposées à la forme, non pas à vrai dire à tout ce que fait la forme mais à ce qu’elle fait d’ultime et de plus parfait. » (ST, I, q.76 a.6 ad.1).

D'où deux conséquences.

D'une, si l'âme formellement intellective est virtuellement sensitive et végétative, l'intellectif est virtuellent végétatif, le rationnel virtuellement irrationel... Parce que formellement rationnelle donc virtuellement sensitive et végétative, elle donne ce que donnent les âmes végétative et sensitive, et quelque chose en plus (cf. Q.D De anima, XI, co). Passant de l'âme à ses facultés, Thomas dira encore que la puissance sensitive procède naturellement de la puissance intellective comme l'imparfait du parfait (cf. ST, I, q.77 a.7 co). Curieuse doctrine que cette doctrine là : l'intellectif est virtuellement végétatif... Voilà à quoi on s'oblige à nier la pluralité des formes...

De deux, si la forme supérieure, nommons là intellective, contient virtuellement les inférieures, la forme supérieure est formellement intellective, virtuellement sensitive et végétative. De sorte qu'alors, bien qu'étant en un certain sens toutes choses, elle reste formellement l'une seule de ces choses, n'étant qu'équivalemment (et éminemment) les autres. L'essence de l'âme ne sera donc « toutes choses » que par manière de parler, étant formellement de même nature que sa faculté la plus haute - restant pendant de savoir si c'est celle de connaissance ou d'appétance intellectuelle (intellect/volonté). En tout état de cause, elle est formellement intellectuelle. [[*]] Supposons provisoirement qu'il s'agisse de l'intellect. Si toute puissance émane de l'essence par rejaillissement naturel (cf. ST, I, q.77 a.7 ad.1) quoi sera cette essence intellectuelle (âme), cet intellect qui, bien qu'il se déploit naturellement en rejaillissant en ses puissances, n'est pas l'intellect agent réduit par Thomas à une simple faculté ?

Voici donc où je voulais en venir : l'essence de l'âme comme intellect agent. Je précise qu'il s'agit là d'un terme a quo.

[[* Quant à la prétendue incognoscibilité de l'essence de l'âme, Thomas se charge lui-même de préciser : « les formes substantielles, inconnaissables pour nous en elles-mêmes, n’étant connues que par leurs accidents, rien n’empêche de dénommer par ces derniers les différences substantielles. » (ST, I, q.77 a.1 ad.7). Nous connaissons la cause par l'effet. Nous connaissons l'essence même de la cause encore que nous ne la connaissons pas par elle-même mais par ses effets. Et nous connaissons ce qu'elle est formellement, si l'essence se manifeste naturellement dans ses puissances et si, quant à ses puissances, la forme la plus haute contient virtuellement les autres.]]



Cordialement.



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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   05-03-2012 18:30

Cher ZZ,

« Aussi votre « nous ne connaissons pas davantage les opérations » m'exaspère. Il est vrai que vous précisiez « dans une certaine mesure ». Vous plairait-il de me l'expliciter ? »

Ce serait vraiment dommage de perdre son calme ! Expliquons-nous : d’où savez-vous que vous voyez quelque chose ?

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   05-03-2012 19:32


Cher Zarbor Zarvaj,

Votre réponse contient trois parties.

La première est une formule de politesse et un constat:
> Merci de la réponse, d'ailleurs déjà donnée.

La seconde est une interprétation du De veritate, q. 10 a. 1 ad 6.:
> Nous ne savons
> donc pas quoi est l'âme humaine. Pire, l'immatérialité de cette
> essence, n'étant de soi ni intellectuelle ni volontaire (il
> s'agit là d'accidents propres de l'essence, non de l'essence
> même), n'est qu'une coquille vide. Une immatérialité
> a-quidditative, dont on nous dit quelle est la quiddité de
> l'âme et par delà de l'homme (dans son union à la matière non
> signée / potentiellement signée indéterminativement).

La troisième est la conclusion à laquelle conduit la seconde:
> Bref, de quoi hausser les épaules.

J’apprécie la formule de politesse [de la première partie) à sa juste valeur, ; la politesse est préférable à l’agressivité. Quant au constat, relevons que la «réponse» fut «déjà donnée» par Thomas lui-même.

La «réponse» de Thomas, qui est épistémologique, ou méthodologique, ou encore dialectique, diffère quelque peu de votre interprétation.

D’abord, Thomas invoque l’autorité d’Aristote et pose une affirmation :
> De veritate, q. 10 a. 1 ad 6. Ad sextum dicendum, quod secundum
> philosophum in VIII Metaph. quia substantiales rerum
> differentiae sunt nobis ignotae,
> Selon le Philosophe au huitième livre de la Métaphysique, parce
> que les différences substantielles des réalités nous sont
> inconnues,

L’affirmation est : «les différences substantielles des réalités nous sont inconnues». Cette phrase résulte d’une obversion de : «Aucune différence substantielle des réalités ne nous est connues». Or, en toute phrase négative, le sujet peut suppléer ou ne pas suppléer. S’il ne supplée pas, «différence substantielle» n’existe pas ; s’il supplée, «différence substantielle» existe, mais sa quiddité est inconnue.

Pour Thomas, elle supplée. Comment le savons-nous ? De la suite. En effet, Thomas écrit :
> loco earum interdum
> definientes accidentalibus utuntur, secundum quod ipsa
> accidentia designant vel notificant essentiam, ut proprii
> effectus notificant causam:
> les différences accidentelles, dans la mesure où les accidents
> eux-mêmes désignent ou font connaître l’essence, comme les
> effets propres font connaître la cause ;

Remarquez d’abord ce «loco» ; c’est un lieu dialectique qui provient des Topiques. Au lieu des «différences substantielles» sont placées des «différences accidentelles». Pourquoi est-ce recevable ? Parce que, écrit Thomas, «ipsa accidentia designant vel notificant essentiam». C’est ainsi qu’il prétend circonvenir notre ignorance affirmée dans : «substantiales rerum differentiae sunt nobis ignotae».

Remarquons bien le vocabulaire employé : «les accidents eux-mêmes désignent ou font connaître l’essence». Dans «désignent», on discerne «signe» ; et le propre du signe (Σημεῖον) est de faire connaître un autre que lui-même ; Premiers analytiques II, 27 qui traite du signe (réfutable, irréfutable) et de la vraisemblance (et de la vérité dans le cas du signe irréfutable).

Et Thomas s’en explique comme suit :
> unde sensibile, secundum quod
> est differentia constitutiva animalis, non sumitur a sensu
> prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam animae
> essentiam, a qua talis potentia fluit. Et similiter est de
> rationali, vel de eo quod est habens mentem.
> on emploie parfois à leur place dans les définitions
> c’est pourquoi le
> sensible, en tant qu’il est la différence constitutive de
> l’animal, n’est pas pris du nom de sens comme désignant une
> puissance, mais comme désignant l’essence même de l’âme, de
> laquelle découle une telle puissance. Et il en est de même du
> rationnel, ou de la propriété « doué d’esprit ».

Remarquons bien le vocabulaire employé : «non sumitur a sensu prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam animae essentiam».

À [8238] Super Sent., lib. 3 d. 6 q. 1 a. 3 co., Thomas écrit :
Respondeo dicendum, quod in quolibet nomine est duo considerare: scilicet id a quo imponitur nomen, quod dicitur qualitas nominis; et id cui imponitur, quod dicitur substantia nominis: et nomen, proprie loquendo, dicitur significare formam sive qualitatem, a qua imponitur nomen; dicitur vero supponere pro eo cui imponitur. Prima ergo opinio dicit, quod hoc nomen homo, quantum ad significatum et quantum ad suppositum, non dicit nisi constitutum ex duabus substantiis: quia hoc constitutum ex duabus substantiis est hypostasis subsistens, pro qua potest fieri suppositio hujus nominis homo. Secunda vero opinio dicit, quod constitutum ex duabus substantiis tantum, non est hypostasis subsistens, sed natura, in qua subsistit verbum Dei; unde non potest ponere, quod constitutum ex duabus substantiis tantum sit suppositum cui nomen imponitur, sed forma a qua imponitur, scilicet humanitas: illud vero cui nomen imponitur, quod est subsistens in humana natura, est persona verbi; et ideo hoc nomen homo comprehendit tres substantias; sed duas ex parte significati, tertiam ex parte suppositi.

Et à [8239] Super Sent., lib. 3 d. 6 q. 1 a. 3 ad 1, il poursuit :
Ad primum ergo dicendum, quod diversitas suppositionis non facit aequivocationem; sed diversitas significationis.

À [8239] Super Sent., lib. 3 d. 6 q. 1 a. 3 ad 1, Thomas écrit : «diversitas suppositionis non facit aequivocationem; sed diversitas significationis».

Développons l’énoncé en Cesare :
Diversitas suppositionis non facit aequivocationem.
Diversitas significationis facit aequivocationem.

Donc : diversitas significationis non est diversitas suppositionis.

Évidemment, pour connaître ce qu’est la diversitas significationis, d’une part, et la diversitas suppositionis, d’autre part, il s’impose de connaître ce qu’est la significatio, d’une part, et la suppositio, d’autre part.

Thomas s’en explique à [8238] Super Sent., lib. 3 d. 6 q. 1 a. 3 co., Thomas écrit: «in quolibet nomine est duo considerare : scilicet id a quo imponitur nomen, quod dicitur qualitas nominis; et id cui imponitur, quod dicitur substantia nominis: et nomen, proprie loquendo, dicitur significare formam sive qualitatem, a qua imponitur nomen ; dicitur vero supponere pro eo cui imponitur.»

Thomas propose ici une terminologie : «qualitas nominis» et «substantia nominis».

Qu’est-ce quod dicitur qualitas nominis ? Thomas répond : «id a quo imponitur nomen».

Qu’est-ce quod dicitur substantia nominis ? Thomas répond : «id cui imponitur nomen».

Quelle est, selon la qualitas nominis, le propre du nom ? Thomas répond : «nomen, proprie loquendo, dicitur significare [suam] qualitatem». Bref : qualitas nominis significat.

Quelle est, selon la substantia nominis, le propre du nom ? Thomas répond : «[nomen] dicitur vero supponere pro eo cui imponitur». Bref : substantia nominis supponit.

Dans : «non sumitur a sensu prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam animae essentiam», à propos du nom «sensibile», précisé par «secundum quod est differentia constitutiva animalis», lequel est engagé de :
a) qualitas nominis significat ?
b) substantia nominis supponit ?

— Évidemment : «similiter est de rationali, vel de eo quod est habens mentem».

La réponse à cette dernière question formule la problématique permettant de juger la conclusion à laquelle vous conduit votre seconde partie :
> Bref, de quoi hausser les épaules.

Et, puisque Thomas s’en réfère à l’autorité d’Aristote, il s’impose de lire ce que ce dernier écrit au Livre I de «Parties des animaux», qui n’est pas très long (à lire).

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   05-03-2012 23:41

Delaporte a écrit:

> Ce serait vraiment dommage de perdre son calme !

Ah!

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   06-03-2012 06:16

^^

Répondre à ce message
 
 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   06-03-2012 06:17

Cher Gilles,

Je vais prendre le temps de décortiquer votre réponse.

Amitiés.

Répondre à ce message
 
 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   06-03-2012 06:29


> « Aussi votre « nous ne connaissons pas davantage les
> opérations » m'exaspère. Il est vrai que vous précisiez « dans
> une certaine mesure ». Vous plairait-il de me l'expliciter
> ?
»
>
> Ce serait vraiment dommage de perdre son calme !
> Expliquons-nous : d’où savez-vous que vous voyez quelque chose
> ?


Cher Guy,

J'eus apprécié une réponse plus fournie. Parce que là, pas plus d'explicitation que de persil dans les oreilles d'un chauve.

D'où sais-je que je vois ? Probablement par ceci que l'intellect, connaissant réflexivement qu'il sait, connait qu'il sait moyennant abstraction d'une image, connait l'image résulter du sens, connait les différentes images résulter de différents sens.

Cordialement.



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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   06-03-2012 07:11

Cher ZZ,

Non, non, nous sommes très loin de la réponse, si l'on veut procéder selon un mode naturel.

D'où savons-nous, moi et mon chien, que nous voyons un os ?

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   06-03-2012 08:10

__



Message modifié (06-03-2012 08:25)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   06-03-2012 19:36

Delaporte a écrit:

> D'où savons-nous, moi et mon chien, que nous voyons un os ?

Si «savoir» signifie ici «connaissance de cause», l'énoncé de la question fait problème.

Répondre à ce message
 
 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   06-03-2012 19:53

Cher Stagire,

Si ce n'est pas par "connaissance de cause", alors d'où ?

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   06-03-2012 20:21

Cher animateur,

> Si ce n'est pas par "connaissance de cause", alors d'où ?

Parlons de votre chien.

Votre chien a-t-il une connaissance visuelle de l'os ? Oui!

Votre chien a-t-il une connaissance visuelle de sa connaissance visuelle de l'os ? Non!

Votre chien a-t-il une connaissance sensitive autre que visuelle de l'os ? Oui!

Votre chien a-t-il une connaissance sensitive autre que visuelle ou olfactive de sa connaissance visuelle ou olfactive de l'os ? Oui!

Votre chien a-t-il une connaissance sensitive autre que visuelle ou olfactive ou estimative de sa connaissance visuelle ou olfactive ou estimative de l'os ? Oui!

Car votre chien a une connaissance sensitive autre que visuelle ou olfactive ou estimative de sa connaissance visuelle ou olfactive ou estimative de l'os : par son sens commun, si on exclut celle de la mémoire.

Voilà, à peu près, ce que vous écrivez dans votre traduction du Commentaire du De l'âme.

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   07-03-2012 17:46

Cher Guy,

Je recevrais avec gratitude les lumières de ceux capables de m'éclairer. Mais de grâce, simplifions-nous la tâche. Personnellement je donne l'argumentaire en y joignant renvois sinon citations. Cela a le mérite de la clarté. C'est amitié pour le lecteur. Ce n’est pas expliciter son propos que répondre par une question. J'attends donc votre explicitation, confiant en votre bonté d'âme. La chose étant dite, j'aurais mauvaise grâce à refuser de vous répondre. Comment donc savoir que l'on sent ? Savoir étant un habitus intellectuel consistant à connaître par les causes, je doute que votre chien sache. Qu'il chasse, oui ; qu'il sache, non. Comment donc, à la différence de son fidèle toutou, notre ami Guy-François connait-il qu'il sent ? Ma première réponse ayant été jugée trop brève sinon incorrecte, voici la version longue.


1. Le sens commun sent les sensations des sens propres.


« Après que le Philosophe ait montré qu'outre les cinq sens, il n'existe pas d'autre sens propre, il procède à une recherche ayant pour objet de savoir s'il existe une puissance sensitive commune à ces cinq sens, et il se livre à cette recherche en raison de certaines actions qui ne paraissent pas être propres à un sens, mais semblent exiger une puissance sensitive commune ; or deux actions relèvent de cette espèce : l'une suivant laquelle nous sentons que nous voyons et entendons ; l'autre suivant laquelle nous discernons entre eux les objets sensibles des différents sens... Il recherche donc d’abord à quoi il faut attribuer la première de ces actions… Et il apporte d’abord deux arguments, afin de montrer que la vue se voit voir [cf. Aristote, De anima, 425 b 13-15]… Affirmant ensuite : ‘‘Or cela présente un doute…’’, il objecte à la réponse contraire [cf. 425 b 17]… Ajoutant : ‘‘Il est donc manifeste…’’, il résout le doute proposé de deux manières… La solution revient donc à ce que l’action de la vue puisse être considérée soit en tant qu’elle consiste en un changement de l’organe sous l’action d’un sensible extérieur, et ainsi seule la couleur est sentie, par suite, par cette action, la vue ne voit pas qu’elle voit ; soit en tant qu’après le changement de l’organe elle juge de la perception même de l’organe sous l’action de l’objet sensible… et ainsi la vue sent non seulement la couleur mais également la vision de la couleur… Il affirme donc d’abord que, le doute étant résolu en soutenant que ce qui voit n’est pas coloré, il pourrait être résolu en disant que ce qui voit est comme coloré parce que dans ce qui voit est présente une similitude de la couleur, rendant le sens semblable à l’objet coloré… ; et il le prouve par ce qu’il dit auparavant [cf. 424 a 12], que chaque organe sensoriel est ce qui reçoit l’espèce du sensible sans la matière, raison pourquoi, les objets sensibles ayant disparu, se produisent en nous des sensations et des images, représentations par lesquelles les animaux sentent ; de cette façon, il est évident que ce qui voit est comme coloré en tant qu’il possède une similitude de la couleur. Et non seulement ce qui voit est comme coloré et semblable à l’objet coloré, mais encore l’acte de sens est réellement identique à l’acte du sensible quoiqu’il en diffère par la notion [cf. Aristote, Physique, 202 a 13 sq.]… Donc, puisque la vue perçoit le sensible et son acte, que ce qui voit est semblable au sensible, et que l’acte de ce qui voit est identique à l’acte du sensible… cette puissance par laquelle nous voyons que nous voyons n’est pas étrangère à la puissance visuelle, mais diffère d’elle par la notion. » (Sentencia Libri De anima, III 2).

« Aristote a procédé auparavant à la recherche du sens commun en s’appuyant sur cet acte par lequel nous sentons que nous voyons et que nous entendons. Partant de cette opération on est conduit à cette conclusion que la puissance visuelle sent la vision, d’une autre manière cependant qu'elle sent le sensible extérieur. Par contre il n'est pas encore établi que la puissance qui juge des actes des sens soit une et commune. Aussi passe-t-il ensuite à enquêter sur pareille faculté par le biais d'une autre opération, laquelle montre qu'il existe une puissance commune qui porte d'une certaine manière sur tous les cinq sens ; cette opération, c'est celle de discerner les sensibles les uns des autres. À ce propos, il développe deux points : en premier, il montre combien peut s'étendre le discernement du sens propre ; en second, il enquête sur le discernement des sensibles qui dépasse la puissance du sens propre.... » (Sentencia Libri De anima, III 3).


2. L'intellect possible connait les sensations du sens commun.


2a. Première explication. L'intellect connaît réflexivement qu'il sent.

a. L'intellect possible se connait réflexivement.

« Nous l’avons déjà dit : toute chose est connue dans la mesure où elle est en acte. Or l’ultime perfection de l’intellect, c’est son opération. Car celle-ci n’est pas une action transitive, qui trouve son achèvement dans la chose exécutée, comme l’édifice achevé est la perfection de l’art de bâtir. Elle demeure dans l’intelligence comme étant la propre perfection et l’acte de celle-ci... Il est enfin une espèce d’intelligence, celle de l’homme, qui n’est pas identique à son acte, et dont le premier objet de connaissance n’est pas son essence, mais quelque chose d’extérieur : la nature de la réalité matérielle. Donc, ce qui est connu d’abord par l’intelligence humaine, c’est un objet de ce genre. Secondairement est connu l’acte par lequel on atteint l’objet ; et par l’acte est connue l’intelligence elle-même, dont la perfection est le fait même de connaître. C’est pourquoi le Philosophe dit que les objets sont connus avant les actes, et les actes avant les puissances. » (ST, I, 87, 3).

b. L'intellect possible connait réflexivement qu'il sent.

« Puisque la ressemblance de la réalité qui est dans notre intelligence est reçue comme séparée de la matière et de toutes les conditions matérielles, qui sont principes d’individuation, il reste que notre intelligence, à proprement parler, ne connaît pas les singuliers, mais seulement les universels. En effet, toute forme en tant que telle est universelle, à moins qu’elle ne soit une forme subsistante, qui, par là même qu’elle subsiste, est incommunicable. Mais il advient par accident que notre intelligence connaît le singulier ; en effet, comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, les phantasmes sont à notre intelligence ce que les sensibles sont au sens, comme les couleurs, qui sont hors de l’âme, par rapport à la vue ; par conséquent, de même que l’espèce qui est dans le sens est abstraite [reçue] des réalités mêmes, et que par elle la connaissance du sens est en prise avec les réalités sensibles elles-mêmes, de même notre intelligence abstrait [tire] des phantasmes une espèce, et par elle sa connaissance est en prise d’une certaine façon avec les phantasmes. Seulement, il y a une différence : la ressemblance qui est dans le sens est abstraite de la réalité comme d’un objet connaissable, et c’est pourquoi cette ressemblance permet de connaître la réalité elle-même par soi et directement ; par contre, la ressemblance qui est dans l’intelligence n’est pas abstraite du phantasme comme d’un objet connaissable, mais comme d’un médium de connaissance, à la façon dont notre sens reçoit la ressemblance de la réalité qui est dans un miroir, lorsqu’il se porte vers elle non comme vers une certaine réalité, mais comme vers une ressemblance de la réalité. L’espèce que notre intelligence recueille ne la porte donc pas à connaître directement le phantasme, mais la réalité dont c’est le phantasme. Mais cependant, elle revient aussi par une sorte de réflexion à la connaissance du phantasme lui-même, lorsqu’elle considère la nature de son acte, de l’espèce à travers laquelle elle regarde, et de ce dont elle abstrait l’espèce, c’est-à-dire du phantasme ; de même, à travers la ressemblance qui est reçue dans la vue depuis le miroir, la vue se porte directement vers la connaissance de la réalité reflétée, mais par un certain retour elle se porte par cette réalité vers la ressemblance même qui est dans le miroir. Donc, dans la mesure où, par la ressemblance qu’elle a reçue du phantasme, notre intelligence fait retour sur le phantasme même dont elle a abstrait l’espèce, et qui est une ressemblance particulière, elle a une certaine connaissance du singulier, au sens d’une certaine prise de l’intelligence sur l’imagination. » (Q.D De veritate, q.2 a.6 co).

« Si l’intelligence peut composer une proposition à partir d’un universel et d’un singulier, c’est parce qu’elle connaît le singulier par une certaine réflexion, comme on l’a dit. » (Q.D De veritate, q.10 a.5 ad.3).

Et donc, en tant que l'intellect se connait réflexivement au moyen du phantasme, il connait le phantasme, espèce sensible, donc l'acte de sensation qui lui est conjoint. Et connaissant l'acte du sens commun, il connait encore celui du sens propre puisque « cette puissance par laquelle nous voyons que nous voyons n’est pas étrangère à la puissance visuelle, mais diffère d’elle par la notion ». Il y a donc une première connaissance intellectuelle de la sensation, par laquelle l'intellect appréhende l'acte de sensation. Puis consécutivement, l'intellect en vient à donner l'explication par les causes, en démontant le mécanisme. En cette discursivité, un véritable savoir du fait singulier de sensation.

D'où ma précédente réponse : « D'où sais-je que je vois ? Probablement par ceci que l'intellect, connaissant réflexivement qu'il sait, connait qu'il sait moyennant abstraction d'une image, connait l'image résulter du sens, connait les différentes images résulter de différents sens. » À quoi vous opposez (je vais y revenir) : « Non, non, nous sommes très loin de la réponse, si l'on veut procéder selon un mode naturel. »


2b. Seconde explication. L’intellect connaît qu’il sent par le moyen de la cogitative.

« Il y a donc certaines substances spirituelles supérieures qui obtiennent aussitôt la connaissance de la vérité sans aucun mouvement ni processus discursif, dans une réception première et soudaine ou simple, comme c’est le cas pour les anges, ce qui fait dire qu’ils ont une intelligence déiforme. Mais il y en a d’autres, inférieures, qui ne peuvent parvenir à la parfaite connaissance de la vérité que par un certain mouvement qui les fait procéder discursivement d’une chose à l’autre, en sorte qu’elles atteignent la connaissance des choses inconnues à partir des connues, et cela est proprement le cas des âmes humaines. D’où vient que les anges eux-mêmes sont appelés substances intellectuelles, mais les âmes, substances rationnelles… Quant au nom de raison [raison simpliciter, distinguée en supérieure et inférieure (cf. Q.D De veritate, q.15 a.2 co)], il désigne un certain processus discursif par lequel l’âme humaine atteint ou parvient à la connaissance d’une chose à partir d’une autre. Et c’est pourquoi Isaac dit au livre sur les Définitions que le raisonnement est un parcours de la cause à l’effet. Mais tout mouvement procède de l’immobile, comme dit saint Augustin au huitième livre sur la Genèse au sens littéral ; en outre, la fin du mouvement est le repos, comme il est dit au cinquième livre de la Physique, et ainsi, le mouvement se rapporte au repos à la fois comme à un principe et comme à un terme. De même la raison se rapporte à l’intelligence comme le mouvement au repos, et comme la génération à l’être, comme le montre clairement une précédente citation de Boèce ; elle se rapporte à l’intelligence comme à un principe et comme à un terme. Comme à un principe, car l’esprit humain ne pourrait pas procéder discursivement d’une chose à l’autre si son processus discursif ne commençait par quelque simple réception d’une vérité, réception qui relève de l’intelligence des principes. Semblablement, le processus discursif de la raison ne parviendrait pas à quelque chose de certain, si ce qui est trouvé par ce processus n’était confronté aux principes premiers auxquels réduit analytiquement la raison, si bien que l’intelligence se trouve être le principe de la raison quant à la voie d’invention, et son terme quant à la voie de jugement. Donc, bien que la connaissance de l’âme humaine ait lieu proprement par la voie de la raison, il y a cependant en elle quelque participation de cette connaissance simple qui se rencontre dans les substances supérieures et qui nous fait dire qu’elles ont une puissance intellectuelle ; et cela concorde avec le principe que donne Denys au septième chapitre des Noms divins, selon lequel « la sagesse divine allie toujours l’extrémité inférieure d’un rang plus élevé et l’extrémité supérieure d’un rang subalterne », c’est-à-dire que la nature inférieure à son sommet atteint quelque chose tout en bas de la nature supérieure… Cependant la puissance cogitative, qui est une puissance de l’âme sensitive, est parfois elle-même appelée « raison » [raison secundum quid, cogitative] car elle confronte entre elles les formes individuelles comme la raison proprement dite confronte les formes universelles, comme dit le Commentateur au troisième livre sur l’Âme. Et cette puissance a un organe déterminé, à savoir la cellule médiane du cerveau ; et cette « raison » est sans nul doute une puissance autre que l’intelligence, mais ce n’est pas d’elle que nous voulons parler pour le moment. » (Q.D De veritate, q.15 a.1 co).

« Notez que relativement aux qualités sensibles il n’y a pas de différence entre l’homme et les animaux. Ils sont modifiés de la même manière par les objets sensibles extérieurs. Mais quant à ces représentations spéciales, il y a une différence. Les animaux ne les perçoivent que par un instinct naturel ; l’homme les saisit par une sorte d’inférence. Aussi la faculté, appelée chez les animaux estimative naturelle, est appelée chez l’homme cogitative, ou faculté qui forme des représentations par une sorte d’inférence. On la nomme encore " raison particulière ", et les médecins lui assignent un organe spécial, la partie médiane du cerveau. Elle regroupe en effet des représentations individuelles, comme la raison proprement dite regroupe des représentations universelles. » (ST, I, q.78 a.4 co).

« Si la cogitative et la mémoire ont une telle excellence dans l’homme, ce n’est pas à cause de l’âme sensitive, mais à cause de leur affinité, de leur proximité à la raison universelle, qui exerce sur elles une sorte d’influence. Ce ne sont pas des puissances différentes de celles des animaux ; ce sont les mêmes, mais plus parfaites. » (ST, I, q.78 a.4 ad.5).

« La disposition que fait le sage des singuliers n’est l’œuvre de l’esprit que moyennant la puissance cogitative, à laquelle il appartient de connaître les intentions particulières, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. » (Q.D De veritate, q.10 a.5 ad.2).


2c. Conciliation des deux explications.

« La connaissance humaine se porte vers les réalités matérielles d’abord quant à la forme, et secondairement vers la matière en tant qu’elle a une relation à la forme. Or, de même que toute forme est en elle-même universelle, de même la relation à la forme ne fait connaître la matière que d’une connaissance universelle. Or ce n’est pas la matière considérée ainsi qui est principe d’individuation, mais celle qui est considérée singulièrement, et qui est la matière désignée existant sous des dimensions déterminées, car c’est par elle que la forme est individuée. Aussi le Philosophe dit-il au septième livre de la Métaphysique que « les parties de l’homme sont la forme et la matière prises universellement, mais celles de Socrate, cette forme-ci et cette matière-ci ». On voit donc clairement que notre esprit ne peut pas connaître directement le singulier ; mais le singulier est directement connu de nous par les puissances sensitives qui, des réalités, reçoivent les formes dans un organe corporel ; et ainsi, elles les reçoivent sous des dimensions déterminées et de telle façon qu’elles mènent à la connaissance de la matière singulière. En effet, de même que la forme universelle conduit à la connaissance de la matière universelle, de même la forme individuelle mène à la connaissance de la matière désignée, qui est principe d’individuation. Cependant l’esprit se mêle par accident aux singuliers, en tant qu’il est en liaison avec les puissances sensitives, qui sont tournées vers les choses particulières. Et cette liaison a lieu de deux façons. D’abord, en tant que le mouvement de la partie sensitive a pour terme l’esprit, comme c’est le cas du mouvement qui va des réalités vers l’âme. Et dans ce cas, l’esprit connaît le singulier par une certaine réflexion, c’est-à-dire en tant que l’esprit, en connaissant son objet, qui est une nature universelle, revient à la connaissance de son acte, et ultérieurement à l’espèce qui est le principe de son acte, et ultérieurement au phantasme duquel l’espèce a été abstraite ; et ainsi, il reçoit quelque connaissance du singulier. Ensuite, en tant que le mouvement qui va de l’âme vers les réalités commence à l’esprit et s’avance vers la partie sensitive, pour autant que l’esprit gouverne les puissances inférieures. Et ainsi, il se mêle aux singuliers moyennant la raison particulière [cogitative], qui est une certaine puissance de la partie sensitive qui compose et divise les intentions individuelles, puissance appelée aussi du nom de cogitative, et qui a un organe déterminé dans le corps, à savoir la cellule médiane de la tête. En effet, le jugement universel que porte l’esprit sur les opérables ne peut être appliqué à un acte particulier que par une puissance intermédiaire qui appréhende le singulier, en sorte qu’il se produit un certain syllogisme dont la majeure est universelle – c’est le jugement de l’esprit –, la mineure est singulière – c’est l’appréhension de la raison particulière –, et la conclusion est l’élection de l’œuvre singulière, comme on le voit clairement au troisième livre sur l’Âme. » (Q.D De veritate, q.10 a.5 co).

Puis donc ces deux mouvements sont naturels, se répond à votre objection.


Bien cordialement.



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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   07-03-2012 18:55

Cher Zarbor Zarvaj,

J'aime votre présentation.

Notamment :
> 2c. Conciliation des deux explications.

où Thomas fournit des données à partir desquels il devient possible de situer
a) le signum;
b) le signatum;
dans une sémiologie qu'il n'a pas élaborée, bien qu'il en ait fourni des linéaments.

En effet, les textes que vous citez exprime une théorie achevée dont l'achèvement progressif dépend de la sémiologie évoquée.

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   07-03-2012 19:08

Cher ZZ,

Voici ce que nous dit saint Thomas :

« Il est indispensable de rassembler tout ce qui est sujet d’interrogations, avant d’établir la vérité … Lorsqu’on est à la recherche de la vérité, il convient de « se préparer » avant de s’exécuter, et de « bien s’interroger », en repérant les points douteux. Poursuivre la vérité consistera, alors, à résoudre ces questions préalables. Chacun voit qu’on ne peut détacher des liens réels tant qu’on ignore la nature du nœud. Or, l’incertitude est pour l’esprit, comme un nœud concret pour les choses, et aboutit au même résultat … Les chercheurs de vérité qui ne s’attardent pas sur les problèmes, sont comme ceux qui ne savent pas où aller : personne ne recherche la vérité s’il n’a d’abord repéré les difficultés … Celui qui ignore sa destination, ne sait pas s’il doit s’arrêter à l’endroit voulu, ou bien aller plus loin ; et quelqu’un qui n’a pas anticipé les questions qu’il convient de résoudre, ne peut savoir s’il a bien découvert la vérité poursuivie ou non » (Commentaire de la Métaphysique, Livre III, l 1), à quoi nous ajouterons : « Une petite erreur au commencement devient grande à la fin, comme le dit le Philosophe, au Livre I du Traité du ciel » (De ente et essentia, préambule).

Poser la bonne question de départ et repérer la bonne réponse est essentiel pour parvenir à définir l’âme (ou quoi que ce soit d’autre). Le problème est de trouver le bon bout pour remonter le fil. Il m’a semblé que la question de la vision était la plus obvie, car le fait de voir est la sensation qui s’impose le plus d’elle-même ; elle est l’expérience la plus présente à l’homme. Ma question n’était pas « d’où sait-on que l’on sent ? », mais bien « d’où sait-on que l’on voit un os ? ». La question ne portait pas sur une éventuelle « sensation de la sensation », qui suppose déjà résolue la question de la sensation, mais bien sur ce savoir de la vue. Quelle en est sa toute première cause, sur laquelle nous pourrons nous fonder pour effectuer l’ascension vers l’âme ?

Puisque vous me demandez une réponse, je vous dirai que c’est « le visible », qui est la cause première de notre savoir visuel, à moi et à mon chien. C’est le visible qui se fait connaître de lui-même à la vue, malgré nous et dès que nous ouvrons les yeux. C’est en nous interrogeant sur ce qu’est le visible (ou l’audible ou le tactile, etc.) que nous saurons ce qu’est voir, c'est-à-dire l’acte de vision, puis sur ce qu’est la vue, c'est-à-dire la puissance de voir, et enfin sur ce qu’est la nature, c'est-à-dire ce qui voit.

C’est en s’appuyant sur ce processus sensible qu’Aristote va suivre une voie analogue pour connaître la nature qui intellige : de l’intelligible à l’intellection, de l’intellection à l’intelligence, et de l’intelligence à la nature intellectuelle. «Il faut dans la connaissance de l’âme partir du plus extérieur, d’où l’on tire l’intelligible, grâce auquel l’intelligence se connaît elle-même ; de sorte que l’objet nous conduit à la connaissance de l’acte, l’acte à la puissance, et la puissance à l’essence de l’âme » (Commentaire du Traité de l’âme, L2 ch. 6, n° 308).

Pour connaître l’âme humaine, il faut donc en tout premier lieu établir ce qu’est l’intelligible. Mais comme on ne peut l’atteindre directement, car nous n’en avons pas l’expérience sensible, nous découvrirons ce qu’est l’intelligible en raisonnant par analogie avec ce qu’est le visible.

Maintenant, je suis ouvert à un autre point de départ, pourvu qu’il soit, comme vous l’avez dit, scientifique et non logique.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   08-03-2012 01:30

Cher Zarbor Zarvaj,

Thomas écrit en son temps :

> «On la nomme encore " raison particulière ",
> et les médecins lui assignent un organe spécial, la partie
> médiane du cerveau. » (ST, I, q.78 a.4 co).

Beau sujet pour une actualisation néo-thomiste !

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   08-03-2012 06:55

Cher Gilles,


> J'aime votre présentation.

Vous m'en voyez heureux.


> Notamment :
> > 2c. Conciliation des deux explications.
>
> où Thomas fournit des données à partir desquels il devient
> possible de situer
> a) le signum;
> b) le signatum;
> dans une sémiologie qu'il n'a pas élaborée, bien qu'il en ait
> fourni des linéaments.

Quant aux vocables (signum/signatum), est-ce l'opposition du signe au fait de marquer d'un signe donc signer ; est-ce opposition du signifié au signifiant ?


> En effet, les textes que vous citez exprime une théorie achevée
> dont l'achèvement progressif dépend de la sémiologie évoquée.

Vous m'intéressez grandement. Pourriez-vous expliciter la sémiologie évoquée et son lien au texte cité ?


Cordialement.



Message modifié (08-03-2012 08:10)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   08-03-2012 08:01

Cher Guy,



> « Il est indispensable de rassembler tout ce qui est sujet
> d’interrogations, avant d’établir la vérité … Lorsqu’on est à
> la recherche de la vérité, il convient de « se préparer » avant
> de s’exécuter, et de « bien s’interroger », en repérant les
> points douteux. Poursuivre la vérité consistera, alors, à
> résoudre ces questions préalables. Chacun voit qu’on ne peut
> détacher des liens réels tant qu’on ignore la nature du nœud.
> Or, l’incertitude est pour l’esprit, comme un nœud concret pour
> les choses, et aboutit au même résultat … Les chercheurs de
> vérité qui ne s’attardent pas sur les problèmes, sont comme
> ceux qui ne savent pas où aller : personne ne recherche la
> vérité s’il n’a d’abord repéré les difficultés … Celui qui
> ignore sa destination, ne sait pas s’il doit s’arrêter à
> l’endroit voulu, ou bien aller plus loin ; et quelqu’un qui n’a
> pas anticipé les questions qu’il convient de résoudre, ne peut
> savoir s’il a bien découvert la vérité poursuivie ou non
»
> (Commentaire de la Métaphysique, Livre III, l 1), à quoi
> nous ajouterons : « Une petite erreur au commencement
> devient grande à la fin, comme le dit le Philosophe, au Livre I
> du Traité du ciel
» (De ente et essentia,
> préambule).

Je suis d'accord.


> Poser la bonne question de départ et repérer la bonne réponse
> est essentiel pour parvenir à définir l’âme (ou quoi que ce
> soit d’autre).

Je croyais que nous étions d'accord pour remonter, des objets spécifiant les actes, aux actes, puis aux facultés, puis enfin au substrat immatériel (âme humaine).


> Le problème est de trouver le bon bout pour
> remonter le fil. Il m’a semblé que la question de la vision
> était la plus obvie, car le fait de voir est la sensation qui
> s’impose le plus d’elle-même ; elle est l’expérience la plus
> présente à l’homme. Ma question n’était pas « d’où sait-on que
> l’on sent ? », mais bien « d’où sait-on que l’on voit un os ? ».

Autant il est une connaissance sensible, autant est douteux qu'il y ait un savoir sensible, si savoir est connaître par les causes. Peut-être répondrez-vous que la cogitative pour l'homme et l'estimative pour le chien connaissent singulièrement la cause, par inférence (cogitative) ou par instinct (estimative) ? Reste que ce ne sera jamais qu'une connaissance quia, non une connaissance propter quid. Aussi suis-je d'avis de limiter le vocable "savoir" à la connaissance intellectuelle (des conclusions), du moins pour autant que Thomas n'en ait pas usé secundum quid pour signifier la connaissance sensible. Si vous avez une référence, j'en suis preneur.


> La question ne portait pas sur une éventuelle « sensation de
> la sensation », qui suppose déjà résolue la question de la
> sensation, mais bien sur ce savoir de la vue. Quelle en est sa
> toute première cause, sur laquelle nous pourrons nous fonder
> pour effectuer l’ascension vers l’âme ?
>
> Puisque vous me demandez une réponse, je vous dirai que c’est «
> le visible », qui est la cause première de notre savoir visuel,
> à moi et à mon chien. C’est le visible qui se fait connaître de
> lui-même à la vue, malgré nous et dès que nous ouvrons les
> yeux.

Assurément. Reste pourtant que l'acte du visible est l'acte de vision. La question de la connaissance de la sensation du sensible s'assimile donc à celle de la connaissance de la sensation. En effet, distinguant le sensible par accident (l'objet extérieur qui se donne à connaître par le biais d'une espèce impresse sensible) du sensible par soi, propre ou commun, Thomas écrit, quant à l'acte du sensible par soi, que : « l’acte du sens est réellement identique à l’acte du sensible quoiqu’il en diffère par la notion ... et que l’acte de ce qui voit est identique à l’acte du sensible ». (Sentencia Libri De anima, III 2).

D'où, en conséquence : « Ce n’est donc pas n’importe quelle différence dans les objets qui est principe de distinction des puissances de l’âme, mais une différence affectant cela même à quoi la puissance est de soi ordonnée. Par exemple, le sens se rapporte de soi à la "qualité sensible", dont les divisions essentielles sont la couleur, le son, etc. Il y aura donc une puissance sensible pour la couleur, c’est la vue ; une pour le son, c’est l’ouïe. » (ST, I, q.77 a.3 co).


> C’est en nous interrogeant sur ce qu’est le visible (ou
> l’audible ou le tactile, etc.) que nous saurons ce qu’est voir,
> c'est-à-dire l’acte de vision, puis sur ce qu’est la vue,
> c'est-à-dire la puissance de voir, et enfin sur ce qu’est la
> nature, c'est-à-dire ce qui voit.

Oui d'accord, mais d'où partirons nous si le sensible en acte n'est donné que dans la sensation ? Si différents sensibles propres attestés différents par le jugement que le sens commun sinon même l'intellect portent sur les actes des sens propres distincts selon l'espèce, ne devons-nous pas partir des différentes sensations (différentes non selon le nombre mais selon l'espèce), bref des sensations en tant que spécifiées par des sensibles propres ?

En d'autres termes, si l'objet spécifie l'acte, l'objet ne se donne qu'en l'acte. Si cet objet, espèce sensible, est une impresse, il est ce par quoi nous sentons ; si expresse, ce en quoi nous sentons. Donc réflexivement, de l'expresse à l'impresse.


> C’est en s’appuyant sur ce processus sensible qu’Aristote va
> suivre une voie analogue pour connaître la nature qui intellige
> : de l’intelligible à l’intellection, de l’intellection à
> l’intelligence, et de l’intelligence à la nature
> intellectuelle.

Oui. Mais ajoutez que Thomas ayant nié une quelconque pluralité de formes substantielles, ce n'est pas seulement de l'intellect-faculté à l'âme, mais de l'ensemble des facultés (accidents propres) à l'âme, donc aussi des facultés végétatives et sensitives. D'où une première aporie, dénoncée plus haut. De plus, même à se borner aux facultés intellectuelles, outre qu'elles sont deux (intellect/volonté), outre encore que même la faculté intellectuelle est dédoublée (intellect agent et intellect patient), ceci que si intelligeant par ses facultés, elle n'intellige pas par essence, sauf à penser cet acte intellectuel non pas abstraire ni produire un verbe mais organiser la matière...


> « Il faut dans la connaissance de l’âme
> partir du plus extérieur, d’où l’on tire l’intelligible, grâce
> auquel l’intelligence se connaît elle-même ; de sorte que
> l’objet nous conduit à la connaissance de l’acte, l’acte à la
> puissance, et la puissance à l’essence de l’âme
»
> (Commentaire du Traité de l’âme, L2 ch. 6, n° 308).
>
> Pour connaître l’âme humaine, il faut donc en tout premier lieu
> établir ce qu’est l’intelligible. Mais comme on ne peut
> l’atteindre directement, car nous n’en avons pas l’expérience
> sensible, nous découvrirons ce qu’est l’intelligible en
> raisonnant par analogie avec ce qu’est le visible.
>
> Maintenant, je suis ouvert à un autre point de départ, pourvu
> qu’il soit, comme vous l’avez dit, scientifique et non logique.

J'accepte volontiers que nous partions de là sous la réserve précédemment dite que, Thomas ayant nié une quelconque pluralité de formes...

Mais même à partir de là, ça ne me dit toujours pas en quoi nous ne connaîtrions pas les opérations.

Vous disiez : « Si nous voulons raisonner en naturalistes et non en logiciens, alors, il nous faut suivre la méthode proposée par Aristote, et que j’ai rappelée lors de l’annonce de la session du frère Pavel sur l’âme. Pour savoir ce qu’est l’âme, nous devons procéder de l’objet à l’opération, de l’opération à la faculté, et de la faculté à la nature. Stagire nous a rappelé que nous ne connaissions pas les essences. Mais il n’est pas allé assez loin. Nous ne connaissons pas non plus les facultés, et dans une certaine mesure, nous ne connaissons pas davantage les opérations. »


Cordialement.



Message modifié (08-03-2012 10:14)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   08-03-2012 14:20

Cher ZZ,

« Mais même à partir de là, ça ne me dit toujours pas en quoi nous ne connaîtrions pas les opérations »

Nous connaissons l’opération "voir" grâce au visible. Supposez – supposition absurde ; expérience de pensée dirons les scientifiques – que le visible vienne à disparaître de la surface de l’univers. Nous aurions toujours notre capacité à voir, mais nous l’ignorerions, et nous ignorerions aussi ce qu’est l'opération de voir. De la même façon, mais par accident, un aveugle de naissance, qui n’a jamais pris connaissance d’un visible, ignore ce qu’est voir. Car c'est bien par l'objet que l’opération est d'abord connue, et elle demeure inconnaissable sans lui.

Comme vous le dites, c’est l’acte du visible qui devient l’acte de la vue, et c’est à ce moment que la vue voit. C’est pourquoi il est si important de savoir ce qu’est ce visible. Je parle du visible extérieur, celui qui est à la surface des choses. J’ignore si cela a quelque chose à voir avec vos species impress et express dont je ne connais pas vraiment la signification.

Savoir n’est pas toujours connaître par la cause, c’est aussi connaître immédiatement, comme pour les appréhensions confuses des essences, les premiers principes de raisonnement et les données des sens.

Bref, pour savoir ce qu’est l’âme, il faut commencer par nous demander ce qu’est le visible des choses, celui qui – au sens figuré, mais avec un fondement tout à fait exact – nous "saute aux yeux" !

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   08-03-2012 17:55

Cher Zarbor Zarvaj,

> Vous m'intéressez grandement. Pourriez-vous expliciter la
> sémiologie évoquée et son lien au texte cité ?

Vous aviez écrit :
> « Il faut dans la connaissance de l’âme
> partir du plus extérieur, d’où l’on tire l’intelligible, grâce
> auquel l’intelligence se connaît elle-même ; de sorte que
> l’objet nous conduit à la connaissance de l’acte, l’acte à la
> puissance, et la puissance à l’essence de l’âme »
> (Commentaire du Traité de l’âme, L2 ch. 6, n° 308).

Il est manifeste que Thomas décrit là un raisonnement, une inférence.
Il s'ensuit que la «connaissance de l'âme» dont il s'agit repose sur un argument dont la valeur (sémio-logique) est déterminante.

Le plus simple, pour moi, est de vous citer la source :
Tractatus de signis : the semiotic of John Poinsot
de John of St Thomas; John N Deely; Ralph Austin Powell

Ce livre sera bientôt republié en version de papier (500 pages) ; mais, il existe déjà en version électronique gratuite ; j'ai tenté de vous le transmettre, mais le fichier est trop gros.

Cordialement



Message modifié (08-03-2012 19:25)

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   09-03-2012 01:32

Cher Zarbor Zarvaj,

J'ajoute ces textes sur le «signum», la «collatio», la «ratio» et la «cogitatio»:

Summa Theologiae I, q. 83 a. 1 co. Sed homo agit iudicio, quia per vim cognoscitivam iudicat aliquid esse fugiendum vel prosequendum. Sed quia iudicium istud non est ex naturali instinctu in particulari operabili, sed ex collatione quadam rationis.

Summa Theologiae II-II, q. 110 a. 1 co. Dictum est autem quod virtus veritatis, et per consequens opposita vitia, in manifestatione consistit, quae fit per aliqua signa. Quae quidem manifestatio, sive enuntiatio, est rationis actus conferentis signum ad signatum, omnis enim repraesentatio consistit in quadam collatione, quae proprie pertinet ad rationem; unde etsi bruta animalia aliquid manifestent, non tamen manifestationem intendunt, sed naturali instinctu aliquid agunt ad quod manifestatio sequitur.

Super Sent., lib. 3 d. 35 q. 2 a. 3 qc. 1 co.  Similiter etiam est in proposito. Omnis enim certitudinalis cognitio alicujus, et praecipue si sit complexi, per rationis collationem habita, scientia dicitur.

De veritate, q. 24 a. 10 co. Quia homo illud quod accipit, quasi rationabiliter accipit, id est per viam inquisitionis et collationis. Unde, quando ratio in aliquo errat, ex quocumque error ille contingat, potest tolli per contrarias ratiocinationes; et inde est quod homo a peccato potest tolli et desistere.

De veritate, q. 1 a. 11 co. In intellectu autem primo et principaliter invenitur veritas et falsitas in iudicio componentis et dividentis; sed in formatione quidditatum non nisi per ordinem ad iudicium quod ex formatione praedicta consequitur; unde et in sensu proprie veritas et falsitas dicitur secundum hoc quod iudicat de sensibilibus; sed secundum hoc quod sensibile apprehendit, non est ibi proprie veritas vel falsitas sed solum secundum ordinem ad iudicium; prout scilicet ex apprehensione tali natum est sequi tale vel tale iudicium. Sensus autem iudicium de quibusdam est naturale, sicut de propriis sensibilibus; de quibusdam autem quasi per quamdam collationem, quam facit in homine vis cogitativa, quae est potentia sensitivae partis, loco cuius in aliis animalibus est aestimatio naturalis; et sic iudicat vis sensitiva de sensibilibus communibus et de sensibilibus per accidens. Naturalis autem actio alicuius rei semper est uno modo, nisi per accidens impediatur, vel propter defectum intrinsecus, vel extrinsecus impedimentum; unde sensus iudicium de sensibilibus propriis semper est verum, nisi sit impedimentum in organo, vel in medio; sed de sensibilibus communibus vel per accidens interdum iudicium sensus fallitur. 

De veritate, q. 26 a. 9 ad 7.  Unde dupliciter visus potest pati laesionem: uno modo per actum proprium, sicut cum ab excellenti luce visio obtunditur: et haec est passio visus ut visus; alio modo prout fundatur in tactu, ut cum oculus pungitur, vel aliquo calore dissolvitur: et hoc non est passio visus ut est visus, sed ut est quidam tactus. Alio modo potest intelligi praedicta distinctio, ut dicamus rationem ut naturam intelligi secundum quod ratio comparatur ad ea quae naturaliter cognoscit vel appetit; rationem vero ut rationem, secundum quod per quamdam collationem ordinatur ad aliquid cognoscendum vel appetendum, eo quod rationis est proprium conferre. Sunt enim quaedam quae secundum se considerata sunt fugienda, appetuntur vero secundum ordinem ad aliud: sicut fames et sitis secundum se considerata sunt fugienda; prout autem considerantur ut utilia ad salutem animae vel corporis, sic appetuntur.

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   09-03-2012 19:16

Cher Guy,



> Nous connaissons l’opération "voir" grâce au visible.

Oui.


> Supposez
> – supposition absurde ; expérience de pensée dirons les
> scientifiques – que le visible vienne à disparaître de la
> surface de l’univers. Nous aurions toujours notre capacité à
> voir, mais nous l’ignorerions, et nous ignorerions aussi ce
> qu’est l'opération de voir.

Oui



> De la même façon, mais par
> accident, un aveugle de naissance, qui n’a jamais pris
> connaissance d’un visible, ignore ce qu’est voir. Car c'est
> bien par l'objet que l’opération est d'abord connue, et elle
> demeure inconnaissable sans lui.

Oui.


> Comme vous le dites, c’est l’acte du visible qui devient l’acte
> de la vue, et c’est à ce moment que la vue voit.

Oui.


> C’est pourquoi
> il est si important de savoir ce qu’est ce visible. Je parle du
> visible extérieur, celui qui est à la surface des choses.
> J’ignore si cela a quelque chose à voir avec vos species
> impress et express dont je ne connais pas vraiment la
> signification.

Saint Thomas est votre ami.

1. Espèce :

« Il faut cependant que l’âme qui opère soit unie à son objet. Il est donc nécessaire que la réalité extérieure, objet de l’opération de l’âme, soit en relation avec elle à un double point de vue. - 1 : En tant qu’elle est apte à être unie à l’âme et à se trouver en elle par sa ressemblance (in anima esse per suam similitudinem). À cet égard il y a deux genres de puissances : la puissance sensible, relative à un objet moins universel à savoir le corps sensible ; la puissance intellectuelle, relative à l’objet absolument commun à tout, qui est l’être universel. » (ST, I, q.78 a.1 co).

« Or, au sujet de la connaissance de l'esprit humain, il y a deux choses à considérer : le mode de réception ou de représentation des réalités, et le jugement sur les réalités représentées. Les réalités sont représentées à l'esprit humain par des espèces ; normalement, il est nécessaire que ces représentations passent par les sens, puis par l'imagination, et aboutissent à l'intellect possible ; celui-ci est modifié par les représentations d'images qu'éclaire l'intellect agent (Repraesentantur autem menti humanae res aliquae secundum aliquas species, et secundum naturae ordinem, primo oportet quod species praesententur sensui ; secundo, imaginationi ; tertio, intellectui possibili, qui immutatur a speciebus phantasmatum secundum illustrationem intellectus agentis). » (ST, II-II, q.173 a.2 co).

2. Espèce impresse sensible :

« Il faut donc prendre comme fondement du nombre et de la distinction des sens externes ce qui appartient en propre et essentiellement au sens. Or le sens est une puissance passive dont la nature est de pouvoir être modifiée par un objet sensible extérieur. L’objet extérieur, cause de changement, est ce que le sens perçoit essentiellement, et c’est selon les différences qu’il présente qu’on distingue les puissances sensibles. Or il y a deux espèces de modification : l’une est physique, l’autre spirituelle. Une modification est physique quand la forme de ce qui cause le changement est reçue dans l’être changé sous un mode physique, par exemple la chaleur dans ce qui est chauffé. Une modification est spirituelle quand la forme est reçue sous un mode spirituel, par exemple la couleur dans la pupille de l’œil qui, pour autant n’en est pas colorée. Pour l’action du sens, une modification spirituelle est requise selon laquelle la forme intentionnelle de l’objet sensible est produite dans l’organe du sens (per quam intentio formæ sensibilis fiat in organo sensus). Autrement, si la seule modification physique suffisait à produire la sensation, tous les corps physiques en éprouveraient lorsqu’ils subissent un changement qualitatif. » (ST, I, q.78 a.3 co).

« Le sens ne peut connaître que les singuliers. En effet toute puissance sensitive connaît par des espèces individuelles, puisqu'elle reçoit les espèces des choses dans des organes corporels (cognoscit enim omnis sensitiva potentia per species individuales, cum recipiat species rerum in organis corporalibus). Mais l'intellect connaît les données universelles, comme l'expérience le montre bien. Donc l'intellect diffère du sens. » (CG, II, 76).

« Toute connaissance a lieu par quelque forme, qui est le principe de la connaissance dans le connaissant. Or une telle forme peut être considérée de deux façons : d’abord quant à l’être qu’elle a dans le connaissant, ensuite quant au rapport qu’elle a avec la réalité dont elle est une ressemblance. Selon le premier rapport, elle fait que le connaissant connaisse actuellement ; mais selon le second rapport, elle détermine la connaissance à porter sur tel objet connaissable. Aussi le mode de connaissance d’une réalité dépend-elle de la condition du connaissant, en qui la forme est reçue selon son mode d’être. En revanche, il n’est pas nécessaire que la réalité connue suive le mode d’être du connaissant, ou le mode avec lequel la forme, qui est le principe de la connaissance, a l’être dans le connaissant ; rien n’empêche donc que des réalités matérielles soient connues au moyen de formes qui existent immatériellement dans l’esprit... En effet, dans l’esprit qui reçoit la science depuis les réalités, les formes existent par une certaine action des réalités sur l’âme ; or toute action a lieu par une forme ; les formes qui sont dans notre esprit regardent donc les réalités existant hors de l’âme en premier et principalement quant à leurs formes... De la connaissance des formes qui ne se déterminent aucune matière ne résulte donc aucune connaissance de la matière ; mais par la connaissance des formes qui se déterminent une matière, la matière elle-même aussi est connue en quelque façon, à savoir, par la relation qu’elle a avec la forme ; et pour cette raison, le Philosophe dit au premier livre de la Physique que la matière prime ‘‘est connaissable par analogie’’. » (Q.D De veritate, X, 4, co).

« On voit donc clairement que notre esprit ne peut pas connaître directement le singulier ; mais le singulier est directement connu de nous par les puissances sensitives qui, des réalités, reçoivent les formes dans un organe corporel... » (Q.D De veritate, X, 5, co).

3. Espèce impresse intelligible :

« La connaissance de l’esprit s’ensuit de la forme, qui est le principe du connaître. Or les formes intelligibles qui sont dans l’esprit sont tout à fait immatérielles. » (Q.D De veritate, X, 4, obj.4).

« ... c’est-à-dire en tant que, dans notre esprit, les formes déterminées des réalités sont seulement en puissance, elles qui sont en acte dans les réalités hors de l’âme ; et selon cette relation, on place dans notre âme l’intellect possible, auquel il appartient de recevoir les formes qui ont été abstraites des réalités sensibles et rendues intelligibles en acte par la lumière de l’intellect agent. Et assurément, cette lumière de l’intellect agent dans l’âme provient, comme de son origine première, des substances séparées et surtout de Dieu. Il est donc vrai que notre esprit reçoit la science à partir des choses sensibles ; néanmoins l’âme elle-même forme en soi les ressemblances des réalités, en tant que les formes qui sont abstraites des choses sensibles sont rendues intelligibles en acte par la lumière de l’intellect agent, afin qu’elles puissent être reçues dans l’intellect possible. Et ainsi encore, dans la lumière de l’intellect agent, toute science nous est donnée en quelque sorte originairement, par l’intermédiaire des conceptions universelles qui sont immédiatement connues à la lumière de l’intellect agent et par lesquelles, comme par des principes universels, nous jugeons des autres choses et les y préconnaissons ; si bien que, dans cette mesure aussi, se vérifie l’opinion selon laquelle les choses que nous apprenons étaient déjà présentes dans notre connaissance. » (Q.D De veritate, X, 6, co).

4. Espèce expresse intellectuelle :

« Puisque le verbe intérieur [le concept] est ce qui est pensé, et que cela n’est en nous que lorsque nous pensons en acte, le verbe intérieur requiert toujours une intelligence dans son acte, qui est celui de penser. Or l’acte même de l’intelligence est appelé mouvement, non celui de l’imparfait, tel qu’il est décrit au troisième livre de la Physique, mais le mouvement du parfait, qui est une opération, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ; voilà pourquoi saint Jean Damascène a dit que le verbe intérieur est un mouvement de l’esprit, quoiqu’il faille entendre par ‘‘mouvement’’ le terme du mouvement, c’est-à-dire par ‘‘opération’’ ce qui est opéré, comme on entend par ‘‘penser’’ ce qui est pensé. Et il n’est pas requis, pour la notion de verbe, que l’acte de l’intelligence qui a pour terme le verbe intérieur se fasse avec un processus discursif, que la réflexion semble impliquer : il suffit que, d’une façon quelconque, une chose soit pensée en acte » (Q.D De veritate, IV, 1, co).

« Pour connaître cela, il faut donc savoir que le verbe de notre intelligence, dont la ressemblance nous permet de parler du verbe divin, est le terme de l’opération de notre intelligence, cela même qui est pensé ; on l’appelle aussi la conception de l’intelligence (quod dicitur conceptio intellectus), conception signifiable soit par une expression vocale incomplexe, comme c’est le cas lorsque l’intelligence forme les quiddités des réalités, soit par une expression complexe, ce qui se produit lorsque l’intelligence compose et divise... Et cela est universellement vrai de tout ce qui est pensé par nous, que ce soit par essence ou par ressemblance. En effet, la conception est elle-même l’effet de l’acte de penser ; donc, même lorsque l’esprit se pense lui-même, sa conception n’est pas l’esprit lui-même, mais une chose exprimée (sed aliquid expressum) par la connaissance de l’esprit. » (Q.D De veritate, IV, 2, co).

« La conception de l’intelligence est intermédiaire entre l’intelligence et la réalité pensée, car c’est par son intermédiaire que l’opération de l’intelligence atteint la réalité. Voilà pourquoi la conception de l’intelligence est non seulement ce qui est pensé, mais aussi ce par quoi la réalité est pensée ; de sorte que « ce qui est pensé » peut désigner à la fois la réalité même et la conception de l’intelligence... » (Q.D De veritate, IV, 2, ad.3).

« En nous, dire signifie non seulement penser, mais penser et en même temps exprimer à partir de soi une conception (ex se exprimere aliquam conceptionem) ; et nous ne pouvons pas penser autrement qu’en exprimant une telle conception ; voilà pourquoi, en nous, tout acte de penser est à proprement parler un acte de dire. » (Q.D De veritate, IV, 2, ad.5).

5. Espèce expresse sensible :

« Il y a le même rapport entre l’espèce intelligible et l’intelligence qu’entre l’espèce sensible et le sens. » (ST, I, q.85 a.2 sc).

« Il y a dans la partie sensible de l’âme deux sortes d’opération. L’une suppose seulement une modification ; ainsi l’opération du sens se réalise-t-elle en ce que celui-ci est modifié par le sensible. L’autre suppose la formation d’un objet, en tant que la faculté d’imaginer se donne la représentation d’une réalité absente ou jamais vue. » ST, I, q.85 a.2 ad.3).

J’ignore si les sensations des sens externes se terminent à une espèce expresse (laquelle serait l’impresse du sens commun). Si oui, j’ignore si Thomas en parle. Peut-être Stagire pourrait-il m’éclairer ?


> Savoir n’est pas toujours connaître par la cause, c’est aussi
> connaître immédiatement, comme pour les appréhensions confuses
> des essences, les premiers principes de raisonnement et les
> données des sens.

Pour ce qui est de l’appréhension des essences et des premiers principes, cela relève de l’habitus de simple intelligence, non de celui de science. Analogiquement (proportionnalité), la sensation des sensibles propres et commun est suivie du jugement particulier porté par l’estimative.


> Bref, pour savoir ce qu’est l’âme, il faut commencer par nous
> demander ce qu’est le visible des choses, celui qui – au sens
> figuré, mais avec un fondement tout à fait exact – nous "saute
> aux yeux" !

D’accord. Donc ST, I, q.78 a.3 ad.1 et 2.

Et ensuite ?


Cordialement.



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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   09-03-2012 23:12

Cher ZZ,

Vous rappelez opportunément les propos suivant de Thomas d’Aquin : « le sens est une puissance passive dont la nature est de pouvoir être modifiée par un objet sensible extérieur » (ST, I, q.78 a.3 co).

Thomas est en train de rédiger un manuel pour débutants en théologie ; ces novices sont cependant déjà formés en philosophie, notamment sur les questions de la connaissance. C’est pourquoi saint Thomas s’autorise à brûler les étapes et à donner tout de suite sa conclusion sans l’établir davantage.

Mais une démarche philosophique débute bien plus au ras des pâquerettes. Nous en sommes tombés d’accord, il nous faut commencer par nous poser toutes les questions, avant de tenter des réponses.

Notons tout de même que nous avons gaillardement squeezé la question de l’âme végétative, qui est aussi l’acte premier d’un corps organisé, et dont nous devrions examiner également les objets, afin d’essayer de comprendre ce qu’elle est, et comment on pourrait dire qu’elle est d’une certaine façon toutes choses. Nous aussi, nous brûlons les étapes, des étapes fort intéressantes et fort délicates pour connaître la nature de l’âme. Mais allons directement à la connaissance.

Saint Thomas nous dit que c’est l’objet extérieur qui modifie activement une puissance juste capable de recevoir et d’être modifiée, sans intervenir activement dans le processus ; c'est le sens de "puissance passive". Mais Aristote rappelle que tout le monde ne pense pas ainsi. Certains de ses prédécesseurs expliquaient la vision un peu à la façon d’un radar : l’œil projette une vertu qui se réfléchit sur les réalités extérieures et revient impacter la vue qui se met à voir. Nous avons aussi (pas chez Aristote) une troisième option, qui serait comme intermédiaire, et d’esprit plutôt kantien : la réalité extérieure émet une radiation (matérielle ? spirituelle ?) qui en impactant la vue serait transformée par celle-ci pour produire une vision. Ce sont les trois possibilités que je vois (!!!), peut-être pensez-vous à d’autres ? Il nous faudra bien trouver des arguments nous permettant de trancher. Car évidemment selon l’une, l’autre ou la troisième hypothèse, la nature de l’âme s’en trouvera caractérisée fort différemment.

Autre domaine d’interrogation : le rôle du "diaphane", si cher aux grecs de l’antiquité, l’impact de la luminosité et des ténèbres, qui influent sur la capacité de voir. Le visible est-il toujours visible quand règnent les ténèbres ? C’est la question si importante du milieu environnant dans la sensation.

Voici quelques questions que je me pose. Tout un chacun peut en énoncer d’autres opportunément. Suivant la nature des réponses apportées, nous aurons initié une conception de l'âme déjà fortement caractérisée et irréversible.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Questions diverses
Auteur: Stagire 
Date:   10-03-2012 00:28

Cher Zarbor Zarvaj,

Je viens de lire votre remarquable communication. J'ajoute quelques commentaires.

1. Vous cites TA : « Or, au sujet de la connaissance de l'esprit humain, il y a deux choses à considérer : le mode de réception ou de représentation des réalités, et le jugement sur les réalités représentées. Les réalités sont représentées à l'esprit humain par des espèces ; normalement, il est nécessaire que ces représentations passent par les sens, puis par l'imagination, et aboutissent à l'intellect possible ; celui-ci est modifié par les représentations d'images qu'éclaire l'intellect agent (Repraesentantur autem menti humanae res aliquae secundum aliquas species, et secundum naturae ordinem, primo oportet quod species praesententur sensui ; secundo, imaginationi ; tertio, intellectui possibili, qui immutatur a speciebus phantasmatum secundum illustrationem intellectus agentis). » (ST, II-II, q.173 a.2 co).

Sur l'élaboration de ces espèces par lesquelles «les réalités sont représentées à l'esprit humain (...) [puisque] normalement, il est nécessaire que ces représentations passent par les sens, puis par l'imagination, et aboutissent à l'intellect possible [lequel] est modifié par les représentations d'images qu'éclaire l'intellect agent », il est intéressant de se demander comment ces représentations sont élaborées. Les textes que je vous ai cité à 09-03-2012 01:32 nous montrent ce que TA en dit.

2. Vous cites TA : «Pour l’action du sens, une modification spirituelle est requise selon laquelle la forme intentionnelle de l’objet sensible est produite dans l’organe du sens (per quam intentio formæ sensibilis fiat in organo sensus). Autrement, si la seule modification physique suffisait à produire la sensation, tous les corps physiques en éprouveraient lorsqu’ils subissent un changement qualitatif. » (ST, I, q.78 a.3 co).

Remarquez comment est traduite : «intentio formæ sensibilis fiat in organo sensus » par : «la forme intentionnelle de l’objet sensible est produite dans l’organe du sens ».

Est-ce que «sensibilis» qualifie «intention» ou «formae» ? J'incline à penser qu'elle qualifie «formae».

Or, cette «intentio» de la «formae sensibilis» est une relation (prédicamentale).

3. Vous cites TA : « Le sens ne peut connaître que les singuliers. En effet toute puissance sensitive connaît par des espèces individuelles, puisqu'elle reçoit les espèces des choses dans des organes corporels (cognoscit enim omnis sensitiva potentia per species individuales, cum recipiat species rerum in organis corporalibus). Mais l'intellect connaît les données universelles, comme l'expérience le montre bien. Donc l'intellect diffère du sens. » (CG, II, 76).

Notre faculté de connaissance intellective est capable de deux opérations : la «collatio» (voir textes déjà cités) et l'«intellectio». Selon la première, on la nomme «raison», selon la seconde, «intelligentia». Bref, l'intellect raisonne, et il intellige. [«Unde accipere possumus, quod ratio et intellectus non sunt diversae par- tes animae, sed ipse intellectus dicitur ratio, inquantum per inquisitionem quamdam pervenit ad cognoscendum intelligibilem veritatem.» Sentencia De anima, lib. 3 l. 14 n. 18 ]

4. Vous cites TA : « Puisque le verbe intérieur [le concept] est ce qui est pensé, et que cela n’est en nous que lorsque nous pensons en acte, le verbe intérieur requiert toujours une intelligence dans son acte, qui est celui de penser. Or l’acte même de l’intelligence est appelé mouvement, non celui de l’imparfait, tel qu’il est décrit au troisième livre de la Physique, mais le mouvement du parfait, qui est une opération, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ; voilà pourquoi saint Jean Damascène a dit que le verbe intérieur est un mouvement de l’esprit, quoiqu’il faille entendre par ‘‘mouvement’’ le terme du mouvement, c’est-à-dire par ‘‘opération’’ ce qui est opéré, comme on entend par ‘‘penser’’ ce qui est pensé. Et il n’est pas requis, pour la notion de verbe, que l’acte de l’intelligence qui a pour terme le verbe intérieur se fasse avec un processus discursif, que la réflexion semble impliquer : il suffit que, d’une façon quelconque, une chose soit pensée en acte » (Q.D De veritate, IV, 1, co).

Première remarque : le «verbe intérieur», i.e. «ce qui est pensé», exige une «res» qui est pensée et une capacité de la penser, capacité dont l'acte lui est propre, sans quoi on tombe dans l'hyper-réalisme.

Seconde remarque : s'il est vrai que : «il n’est pas requis, pour la notion de verbe, que l’acte de l’intelligence qui a pour terme le verbe intérieur se fasse avec un processus discursif, que la réflexion semble impliquer», il n'en demeure pas moins vrai que : «Summa Theologiae II-II, q. 110 a. 1 co. Dictum est autem quod virtus veritatis, et per consequens opposita vitia, in manifestatione consistit, quae fit per aliqua signa. Quae quidem manifestatio, sive enuntiatio, est rationis actus conferentis signum ad signatum, omnis enim repraesentatio consistit in quadam collatione, quae proprie pertinet ad rationem.»

La conciliation entre les deux textes se fait grâce à la restriction «pas requis, pour la notion de verbe».

5. Vous cites TA : « Il y a dans la partie sensible de l’âme deux sortes d’opération. L’une suppose seulement une modification ; ainsi l’opération du sens se réalise-t-elle en ce que celui-ci est modifié par le sensible. L’autre suppose la formation d’un objet, en tant que la faculté d’imaginer se donne la représentation d’une réalité absente ou jamais vue. » ST, I, q.85 a.2 ad.3).»

et vous ajoutez : «J’ignore si les sensations des sens externes se terminent à une espèce expresse (laquelle serait l’impresse du sens commun). Si oui, j’ignore si Thomas en parle. Peut-être Stagire pourrait-il m’éclairer ?»

Je vous réponds que je n'ai pas vu de texte à ce propos, ce qui ne veut pas dire qu'il n'en existe pas.

Et j'ajoute que j'incline à penser que si «L’une suppose seulement une modification» et que «L’autre suppose la formation d’un objet», nous avons là les conditions pour que «les sensations des sens externes se terminent à une espèce expresse», puisque, comme nous l,avons vu plus haut, la «intentio» de la «formae sensibilisis» est une relation (prédicamentale).

Cordialement

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 Re: Questions diverses
Auteur: Delaporte 
Date:   14-03-2012 10:31

Cher ZZ,

Permettez-moi de revenir sur votre message, pour mettre le doigt sur certains points.

Votre première citation : « En tant qu’elle est apte à être unie à l’âme et à se trouver en elle par sa ressemblance (in anima esse per suam similitudinem) »

Le terme "ressemblance" peut porter à confusion, dans la mesure où il est beaucoup moins fort que "similitudo" en latin. Au Traité de l’Interprétation, Aristote exprime bien la différence entre les vocables, qui sont les "signes" des passions de l’âme, et les passions de l’âme, qui sont les "similitudes" des choses, distinction que certaines hypertrophies de la notion de signe squeezent définitivement.

Le problème est parfaitement explicité au Commentaire du Traité de l'Âme. Tout d’abord, saint Thomas, après Aristote, nous explique que « Les platoniciens ont conçu les universels séparés comme des formes et des idées génératrices de la connaissance et de l’existence de tout être concret » (Livre I, l 1, n° 12) ; mais il précise ensuite : « Aristote est conduit à poser l’intellect agent afin d’exclure l’opinion de Platon pour qui la spécificité des choses sensibles est séparée de la matière, et immédiatement intelligible » (Livre III, l 10, n° 731), de sorte qu’il conclut : « L’objet de l’intelligence est la spécificité des choses qui n’est pas séparée de la réalité, comme le posèrent les platoniciens »

Autrement dit, Aristote ne s’oppose pas de front à Platon, pour qui la science était la connaissance des espèces séparées, par similitude essentielle, puisque l’âme humaine est elle-même une espèce séparée (déchue). C’est toute la théorie de la connaissance par réminiscence chère à Platon, et qu’Aristote a longuement méditée. Pour ce dernier, la différence provient de ce que ces espèces platoniciennes, si elles sont bien réelles, elles ne sont cependant pas séparées, mais dans les choses et dans l’intelligence.

Autrement dit, l’espèce qui est dans l’intelligence est, selon le mode "intentionnel", l’espèce même qui est dans la chose selon un mode substantiel. Vous comprenez qu’on est bien au-delà de la simple ressemblance, au sens commun du terme, comme une image ressemble à son modèle. Nous sommes encore plus éloignés de la notion de signe, qui ne ressemble pas à son modèle, mais l’évoque conventionnellement. Nous sommes dans la "similitude", au sens où elle est, selon la métaphysique, l’une des modalités de l’un, avec l’identité et l’égalité (Commentaire de la Métaphysique, L V, l 11, n°907 ; L X, l 4, n° 1999). Nous sommes dans l’unité. "Semel" signifie une seule fois, c'est-à-dire qu’il n’y a pas deux espèces, l’une dans les choses et une autre dans l’intelligence. Non, c’est une seule et même espèce qui est dans les choses selon un mode substantiel, et dans l’intelligence selon un mode intentionnel.

C’est ce que vos différentes citations suivantes viennent confirmer.

C’est notamment ce que dit votre première citation du chap. 2 : « il y a deux espèces de modification : l’une est physique, l’autre spirituelle. Une modification est physique quand la forme de ce qui cause le changement est reçue dans l’être changé sous un mode physique, par exemple la chaleur dans ce qui est chauffé. Une modification est spirituelle quand la forme est reçue sous un mode spirituel, par exemple la couleur dans la pupille de l’œil qui, pour autant n’en est pas colorée » Saint Thomas dit explicitement que c’est la forme de ce qui cause, qui est reçue. Dans la faculté de connaissance, c’est la "tension de la forme" – intentio formae – qui est reçue (la traduction : forme intentionnelle n’est pas tout à fait convenable)

C’est aussi ce que dit clairement votre troisième citation : « rien n’empêche donc que des réalités matérielles soient connues au moyen de formes qui existent immatériellement dans l’esprit... En effet, dans l’esprit qui reçoit la science depuis les réalités, les formes existent par une certaine action des réalités sur l’âme ; or toute action a lieu par une forme ; les formes qui sont dans notre esprit regardent donc les réalités existant hors de l’âme en premier et principalement quant à leurs formes »

Pour ce qui est de l’espèce expresse, il s’agit d’autre chose, et c’est pourquoi l’utilisation du même terme "espèce" est tout à fait regrettable. Encore une fois, une scolastique mécanique conduit au contre-sens. Votre citation en donne le sens exact : « voilà pourquoi saint Jean Damascène a dit que le verbe intérieur est un mouvement de l’esprit, quoiqu’il faille entendre par ‘‘mouvement’’ le terme du mouvement, c’est-à-dire par ‘‘opération’’ ce qui est opéré ». L’espèce dont nous avons parlé ci-dessus, ou la similitude, qui est la tension de la forme substantielle dans l’esprit, est un acte entitatif immédiat de l’intellect récepteur, tandis que le verbe est un acte opératif, le fruit de l’opération de l’intellect récepteur après qu’il fut informé par la similitude de la chose. En ce sens, l’intellect récepteur se compare à une matière première informe, qui s’actualise avec la forme reçue par abstraction, grâce à l’intellect agent, et devenu en acte, peut opérer pour connaître dans un verbe.

C’est pourquoi je ne peux que vous engager à vous défaire de ces expressions "espèce impresse", "espèce expresse", tant elles sont sources de confusions dangereuses, sous leur faux balancement.

Cordialement

L'animateur

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