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 L'unité dans la diversité
Auteur: Alcor 
Date:   29-06-2017 10:21

Cher tous,

Quelques réflexions sur cette affirmation qui a de quoi hérisser le poil de tout individu encore sain d’esprit dans cet asile de fou qu’est devenue notre société, car avant même tout raisonnement on peut intuitivement flairer l’esbroufe intellectuelle et morale qui se dissimule derrière la formule.

Qu’est-ce que « l’identité à soi » ?

L’identité à soi est une relation de soi à soi-même.

Cette relation est-elle réelle ?

Rappelons les critères de réalité de la relation :

« La relation réelle est celle qui existe dans la nature indépendamment de la considération de l'esprit; par exemple, la ressemblance entre deux hommes; elle suppose plusieurs conditions: d'abord deux êtres réels distincts réellement, comme le père et le fils, dont l'un est sujet; l'autre terme de la relation; ensuite un fondement réel, c'est-à-dire une propriété réellement existante en raison de laquelle le sujet se comprend par son terme, comme la génération, fondement de la paternité » (Thonnard)

Lorsque je dis « Je suis moi-même » :

- Le sujet « Je » est réel

- Le terme « moi-même » est réel

- Plus difficile : quid du fondement de la relation ? Existe-t-il une propriété réellement existante en raison de laquelle le « Je » se comprend par le « moi-même ». En réfléchissant un peu : oui et cette propriété s’appelle l’unité. Je suis réellement un.

Le fondement de l’identité à soi est donc l’unité. Exemple : l’Église est toujours la même, parce qu’elle est une. (marque exprimée dans le credo). Avec pour corollaire que si elle n’est plus une, alors elle n’est plus la même.

Maintenant, qu’est-ce que la diversité ?

La diversité est une relation de soi à un autre.

Cette relation est-elle réelle ?

Lorsque je dis « je suis distinct de vous » :

- Le sujet « Je » est réel

- Le terme « vous » est réel

- Et le fondement de la relation ? le fondement de la relation est la dualité. Et la dualité n’est pas réelle, elle n’est pas dans la chose. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en mécanique quantique la dualité onde-particule n’exprime pas une réalité mais deux façons pour l’observateur d’expérimenter un même objet.

Ainsi la diversité n’est pas une relation réelle, parce que son fondement, la dualité, n’est pas réel.

Par suite « l’unité dans la diversité » est doublement impossible :

- car l’unité est une réalité et la diversité non

- car la diversité se fonde sur la dualité qui s’oppose à l’unité



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 Re: L'unité dans la diversité
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   29-06-2017 10:39

Cher Alcor,


1. Quant à la relation.

Tout est affaire de définition. Celle que vous donnez, d'ailleurs conforme à l'enseignement traditionnel, exige deux sujets réellement distincts. On pourrait pourtant définir autrement la relation réelle, comme l'ordonnancement réellement fondé d'un sujet réel à un terme réel, ce que le sujet et le terme soient ou non réellement distincts. Dans l'hypothèse, la seule conclusion serait qu'en la relation réelle de soi à soi, les corrélatifs ne s'opposent pas réellement, étant identiques. D'où ma question. D'où savez-vous quelle est la bonne définition ? En d'autres termes, comment démontrez-vous la fausseté de la définition que je vous propose ?

Cordialement.


2. Quant à l'unité dans la diversité.

J'imagine que vous visez là le dialogue œcuménique. Voulez-vous des exemples d'unité dans la diversité ? Vous et moi, membres du genre humain ; augustinisme, thomisme, scotisme, molinisme..., explications théologiques diverses de la foi catholique ; quant au corps, quant à l'âme, quant à l'âme et au corps, modes distincts d'appartenance à l'unique Église (catholique).

Cordialement.



Message modifié (29-06-2017 11:15)

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 Re: L'unité dans la diversité
Auteur: Alcor 
Date:   29-06-2017 15:20

Cher ZZ,

Je suis parti de la définition la plus générale de la relation réelle, et non d’une définition plus spécialisée, qui poserait la distinction réelle entre le sujet et le terme.

Sans quoi j’aurais commis une pétition de principe, puisque mon propos est justement de définir la relation de diversité, donc de ne pas poser la notion de distinction avant d’avoir posé la notion de relation et celle de réalité.

Et d’ailleurs c’est bien ce que vous dites :

« que le sujet et le terme soient ou non réellement distincts » :effectivement la définition de la relation réelle que j’utilise ne le précise pas.

Ce n’est donc pas la définition que j’utilise qui me renseigne directement sur la réalité ou non de la relation de diversité, mais la recherche de son fondement.

Et son fondement est la dualité : pour être divers il faut au moins être deux, mais « être deux » ce n’est pas vraiment être.

Alors qu’être un, fondement de l’identité, c’est vraiment être.

L’être est convertible en l’un, mais pas en deux.

Même plus: la dualité est la privation de l’unité.

Je visais toute société faisant primer la diversité sur l’identité, tout en ayant encore des velléités d’unité, ce qui me paraît doublement absurde, puisque cela revient à dire tout à la fois « Je veux être ce que je ne suis pas », et d’autre part « Je veux conserver l’unité, c’est-à-dire le fondement de mon identité », difficile de faire plus schizophrénique…

Le débat avorté sur l’identité française, initié par Sarkozy, n’a d’ailleurs été qu’un étalage de cette schizophrénie.

Sur un plan ecclésiologique cela correspond à l’ « Église universelle » qui dépasserait l’Église catholique, avec une diversité, non pas seulement dans les rites, mais aussi dans la foi : foi protestante, foi orthodoxe, etc…

Les exemples que vous donnez sur la diversité témoignent d’un manque de perfection, justement d’un manque d’unité. Au Royaume des Cieux l’unité domine sur la diversité, en tout cas la communion des Saints est fondée sur l’unité, pas sur la diversité.

Dans la bonne hypothèse, si l’on se retrouve là-haut, nous serons moins divers que nous le sommes maintenant et ici-bas. En tout cas je nous vois mal continuer à débattre et échanger des opinions diverses et variées :)



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 Re: L'unité dans la diversité
Auteur: Delaporte 
Date:   30-06-2017 07:20

Cher Alcor,

En marge, quelques extraits de saint Thomas sur le "principe d'identité" :

Commentaire des Métaphysiques Livre V, leçon 11, n° 912 :

« Aristote conclut que l’identité est une unité ou une union. Ou bien à partir de cela que les choses qui sont dites identiques, sont plusieurs selon l’être, et sont cependant dites identiques en tant qu’elles conviennent en un certain un. Ou bien, parce qu’elles sont unes selon l’être, mais l’intellect les utilise comme plusieurs du fait qu’il intellige une relation. En effet, une relation ne peut être intelligée qu’entre deux extrêmes. Comme si l’on disait que quelque chose est identique à lui-même. Alors, en effet, l’intellect utilise ce qui est un selon la chose comme deux. Autrement, il ne pourrait désigner la relation de l’identique à lui-même. D’où, il est évident que si la relation requiert toujours deux extrêmes, et que dans les relations de ce type, il n’y a pas deux extrêmes selon la chose, mais selon l’intellect seulement, la relation d’identité ne sera pas une relation réelle, mais de raison seulement, selon que quelque chose est dit identique purement et simplement. Or c’est ce qui suit lorsque deux choses sont dites être identiques en genre ou en espèce. Si la relation d’identité était, en effet, une chose en dehors de ce qui est dit identique, la chose qui est relation, comme elle est identique à elle-même, pour la même raison aurait aussi une autre relation, qui serait identique à elle-même, et ainsi à l’infini. Or il n’est pas possible de procéder à l’infini dans les choses. Mais dans celles qui sont selon l’intellect, rien ne l’empêche. En effet, lorsque l’intellect se penche sur sont acte, il intellige qu’il intellige. Et il peut aussi intelliger cela-même, et ainsi à l’infini »

Commentaire des Physiques, Livre V, leçon 3, n° 667 :

« 1. Certaines relations ne sont pas réellement inhérentes aux sujets dont elles sont prédiquées. Cela peut se remarquer des deux termes, lorsqu’on dit par exemple que le même est même que le même. Cette relation d’identité se multiplierait à l’infini si quelque chose était semblable à lui-même d’une relation ajoutée. N’importe quoi est évidemment semblable à lui-même. Cette relation est donc purement de raison, car c’est cette faculté qui prend une seule et même réalité pour chacun des termes de la relation. Ainsi en va-t-il de beaucoup d’autres choses.
2. Certaines autres relations sont réelles pour l’un de ses termes, tandis que l’autre n’est que rationnel, comme la science et le connaissable. “Connaissable” est dit relatif, non pas en fonction d’une relation inhérente, mais parce qu’autre chose y fait référence. Pareillement de la colonne dite à droite de l’animal. Droite et gauche sont des relations réelles de l’animal, si l’on repère en sa physiologie un fondement précis. Mais à l’égard de la colonne, il n’y a aucune réalité hors de la raison, car le monument n’est aucunement disposé à fonder un tel rapport.
3. D’autres relatifs encore, sont sujets d’une inhérence réelle de relation comme l’égalité ou la similitude, car celles-ci s’enracinent dans la quantité ou la qualité. Nombreuses sont les relations de ce genre.
»

Commentaire des Métaphysiques Livre VI, leçon 4, n° 1241 :

« Mais cette composition et cette division par lesquelles l’intelligence associe ou dissocie ses concepts, n’est que dans l’intellect, et pas à l’extérieur. Elle consiste, en effet, dans la comparaison entre deux notions, que les deux soient identiques quant à la chose ou bien différentes. L’intelligence dédouble parfois l’unité pour former une composition, comme pour dire : "l’homme est homme", où l’on voit clairement que la composition ne sort pas de l’intellect. »

Commentaire des Métaphysiques Livre VII, leçon 17, n° 1652 :

« Il existe en effet une raison et une cause à tout être, qu’il est impossible d’ignorer, comme il n’est pas possible d’ignorer les généralités qu’on appelle conceptions communes de l’âme ; cette raison, c’est que chaque chose est une avec elle-même, et se prédique d’elle-même, par conséquent. »

Cordialement

L'animateur

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 Re: L'unité dans la diversité
Auteur: Alcor 
Date:   30-06-2017 15:48

Cher animateur,

Merci pour les extraits, très intéressant.

J’objecte que l’unité n’est pas la propriété du prédicament relation, pas plus d’ailleurs que des autres prédicaments, autres que la substance.

Par conséquent, puisque l’unité est le fondement de l’identité, vouloir établir une relation d’identité sur l’identité elle-même, est sans fondement, par où est évitée la régression à l’infini qu’objecte Saint Thomas.

Je suis moi-même, parce que je suis une substance une, mais la blancheur, le temps et même ma propre relation d’identité de moi à moi-même, ne peuvent pas en dire autant. Ce sont des êtres réels, mais ils ne sont pas un, ou dit autrement il leur manque cette perfection que seule a la substance, qui est l’unité et qui fonde l’identité.

Ensuite, dans ce que dit Saint Thomas, au conditionnel d’ailleurs : «(…)si la relation requiert toujours deux extrêmes(…)», il y a un présupposé, à savoir que la relation est toujours de l’autre à l’autre, et jamais du même au même.

Par conséquent, en admettant ce présupposé, Saint Thomas ne peut que conclure que l’identité est une relation de raison, puisqu’il faut que le même être soit à la fois le même et un autre, et cela ne se peut que dans l’ordre intentionnel. Oui mais voilà, il faut admettre ce présupposé que la relation se fonde forcément sur l’altérité.

Or, me semble-t-il, de soi la relation n’inclut, ni n’exclut, l’altérité.

Et j’irais même plus loin, et c’est là la position philosophique que je défends : Je suis moi-même avant d’être l’autre d’un autre.

Je ne nie pas l’altérité, mais je dis qu’elle vient en second et que le premier principe est celui de l’identité : je ne deviens l’autre d’un autre que parce que d’abord je suis moi-même.

Et si j’essaie d’être l’autre d’un autre, avant d’être moi-même, je finis par n’être plus rien.

En théologie trinitaire c’est toujours l’unité qui a le dernier mot : Trois en Un, et non pas Un en Trois.

Et puis le constat trivial : toutes les sociétés ayant renoncé à leur identité propre, échouent dans leur tentative de se donner une pseudo-unité pour unifier la diversité, pour tout dire elles s’effondrent, et laissent la place à autre chose…

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 Re: L'unité dans la diversité
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   01-07-2017 10:06

Cher Guy,



Quodlibet IX, q. 2, a.3, co : « Mais le ‘‘par rapport à une chose’’ [la relation, non aliquid sed ad aliquid], par la propre raison de son genre, ne peut indiquer une chose, mais un rapport à une chose. Ainsi on trouve des ‘‘par rapport à une chose’’ qui ne sont rien dans la nature des choses, mais dans la raison seulement, ce qui ne se produit pas dans les autres genres. Et bien que ‘‘par rapport à une chose’’, en raison de son genre, n’ait pas de quoi indiquer une chose, il ne tient cependant pas de la raison même de son genre qu’il n’indique rien, car alors aucune relation ne serait quelque chose dans la nature des choses, de sorte que ‘‘par rapport à une chose’’ ne serait pas un des dix genres. Or, la relation tient d’être quelque chose de réel de ce qui cause la relation. En effet, lorsque se trouve dans une chose ce par quoi elle dépend d’autre chose et qu’elle y est comparée, nous disons qu’elle est réellement comparée, ou qu’elle en dépend ou est mise en rapport [avec cette chose], comme l’égalité indique une relation réelle selon l’unité de la quantité, qui cause l’égalité. Or, parce qu’une chose tient son être et son unité de la même chose, l’unité réelle d’une relation doit donc être évaluée à partir du fondement ou de la cause de la relation, comme lorsque la quantité, par laquelle l’égalité se réalise dans plusieurs choses, n’est en moi qu’une seule relation réelle d’égalité se rapportant à plusieurs choses. De même, si j’ai été engendré d’un père et d’une mère par une seule naissance, je suis appelé selon une seule filiation fils des deux, bien que les rapports soient multiples... »



I – Saint Thomas pose ainsi deux conditions à l’existence d’une relation réelle. Un fondement réel, des termes réellement distincts. Ces conditions sont pourtant loin d’être égales.

Le fondement est « ce qui cause » l’être réel ou de raison de la relation, étant le « ce par quoi » le sujet de la relation s’ordonne à son terme (Quodlibet IX). Selon donc que son fondement est réel (c’est-à-dire existant en la réalité même qui est sujet de la relation) ou de raison (c’est-à-dire n’existant qu’en la raison attribuant la relation au sujet), la relation sera réelle ou de raison.

L’existence réelle des corrélatifs est seulement condition de la relation réelle, aucunement son fondement. Aussi, quand les corrélatifs existent mais n’ont pas hors de notre esprit le fondement de leur relation, la relation est de raison. Ainsi, entre le drapeau et le pays, une relation de raison, rien dans l’étoffe tricolore ne l’ordonnant réellement au pays qu’elle signifie : la signification est conventionnelle, posée par la raison (avant d’être admise par la volonté).

Ce qui importe donc à la relation réelle, c’est d’être réellement fondée, le fondement étant ce par quoi le sujet s’ordonne relativement à. La relation ne sera donc réelle qu’autant que la réalité qui en est le sujet s’ordonne réellement, par son fondement réel, à un terme réel.

Mais si sujet et terme doivent être réels, faut-il qu’ils soient réellement distincts ?

Saint Thomas l’affirme, par exemple en Commentaire des Physiques, Livre V, leçon 3, n° 667, traduit et cité par vous : « Cette relation d’identité se multiplierait à l’infini si quelque chose était semblable à lui-même d’une relation ajoutée. N’importe quoi est évidemment semblable à lui-même. Cette relation est donc purement de raison, car c’est cette faculté qui prend une seule et même réalité pour chacun des termes de la relation. Ainsi en va-t-il de beaucoup d’autres choses. »

Cette affirmation est-elle si évidente qu’il nous faille l’accepter ? Je ne le crois pas, pour les raisons qui suivent (en espérant ne pas me tromper).

Tout d’abord, dans la relation d’identité d’un sujet réel à lui-même, le terme de la relation est tout aussi réel que le sujet de la relation, puisqu’ils sont réellement identiques. Il ne s’agit manifestement pas là d’une relation ayant pour fondement la raison dissociant conceptuellement une unique réalité en deux notions pour les ordonner corrélativement comme sujet et terme, mais d’une relation d’un sujet réel à un terme réel, terme qui n’est réellement autre que le sujet. Il nous faut donc écarter la leçon donnée au Commentaire des Métaphysiques Livre VI, leçon 4, n° 1241 : « Mais cette composition et cette division par lesquelles l’intelligence associe ou dissocie ses concepts, n’est que dans l’intellect, et pas à l’extérieur. Elle consiste, en effet, dans la comparaison entre deux notions, que les deux soient identiques quant à la chose ou bien différentes. L’intelligence dédouble parfois l’unité pour former une composition, comme pour dire : "l’homme est homme", où l’on voit clairement que la composition ne sort pas de l’intellect. » Il nous faut l’écarter, la corrélation n’étant pas entre deux notions distinctes in mente mais entre un sujet et un terme réellement identiques in re.

Nous en venons ainsi au cœur du débat. Pour qu’une relation soit réelle, faut-il que ses corrélatifs soient réellement distincts ? Si oui, la relation d’identité d’un sujet réel à lui-même sera de raison. Si non, la relation sera réelle.



II – Puis donc c’est le fondement qui donne à la relation d’être réelle ou de raison, quel est le fondement d’une telle relation ?

Toute relation est réelle ou de raison. Si de raison, fondée non en la réalité même de la chose, mais en la raison. Or la relation d’identité d’un sujet réel à lui-même ne se fonde pas sur la raison mais sur la réalité même du sujet. Une telle relation est donc réelle, puisque réellement fondée.

La mineure s’atteste comme suit. La relation d’identité d’un sujet réel à lui-même a un fondement réel : la réalité même qu’est le sujet. La relation d’identité du sujet réel à lui-même est donc réelle.

En effet, soit le fondement de cette relation est de raison, n’étant pas l’être-même de la chose, une à soi, mais la raison distinguant l’un en deux extrêmes ; soit le fondement de cette relation est réel. Mais si le fondement n'est que de raison, rien ne sera réellement soi-même, ce qui est absurde. Ou serait-ce que Guy Delaporte ne soit pas réellement Guy Delaporte mais un dédoublement opéré par mon esprit, comme suggéré par saint Thomas ? Le fondement est donc réel, le sujet réel étant réellement lui-même. Mais si le sujet réel est réellement lui-même, il est du fait même réellement identique à lui-même. Or être réellement identique à soi-même n’est autre qu’être réellement relatif à soi-même. La relation d'identité d’un sujet réel à lui-même est donc réelle. Nous avons donc ici une relation réelle car réellement fondée, relation réelle dont les extrêmes sont réellement une seule et même réalité.

Et comme c’est une relation d’identité, cette relation réelle exige l’identité réelle de ses extrêmes. L’intervention de la raison n’a donc pas pour effet de constituer les termes de la relation, et ainsi la fonder.



III – Objections et réponses.


Obj. 1. Au Quodlibet précité, la relation n’est dite réelle que si réellement fondée et ordonnée à un terme réellement distinct de son sujet : « lorsque se trouve dans une chose ce par quoi elle dépend d’autre chose et qu’elle y est comparée, nous disons qu’elle est réellement comparée ». Si donc le terme est réellement identique au sujet, la relation n’est pas réelle.

Sol. 1. Le Quodlibet suppose que les deux termes de la relation réelle doivent être réellement distincts, et qu’à défaut leur corrélation ne serait que de raison. Cette supposition est fausse et conduit à l’héraclitéisme. Ce qui est requis, c’est que les termes soient réels, pas qu’ils soient réellement distincts. C’est précisément ce qui se passe dans la relation réelle d’identité d’un sujet réel à lui-même : les corrélatifs sont réels mais ne sont pas réellement distincts, étant une seule et même réalité qui, parce qu’une et identique à elle-même, est réellement identique à elle-même, la dualité réelle des termes corrélatifs n’étant requise que pour les relations réelles autres que la relation réelle d’identité. Quant à exciper de l’unité et identité réelle du sujet et du terme de la relation pour nier qu’une telle relation soit réelle, puissent les négateurs comprendre ce qu’ils disent. En effet, puisque l’identité est toujours relative à ce dont son sujet est l’identique, « être identique » c’est « être identique à ». Identique à quoi ? À l’être qu’est le sujet. Si donc la relation d’identité d’un sujet réel à lui-même n’est pas réelle, le sujet n’étant pas réellement identique à lui-même, n’est pas réellement lui-même : triomphe de l’héraclitéisme.

Guy Delaporte est-il donc réellement [modus] identique à lui-même [dictum]. Si non, il est réellement [modus] distinct de lui-même [dictum], ce qui serait amusant. Où serait-ce que l’équipollence des modales n’est pas respectée ? Mais si réellement identique à lui-même, réellement relatif à lui-même.
.


Obj. 2. L'identité réelle des extrêmes s’accompagne pourtant d’une intervention de la raison, en tant que si sujet et terme sont réellement identiques, la raison dissocie en toute relation un sujet et un terme. Or, leur distinction en extrêmes distincts n'étant que de raison : « il n’y a pas deux extrêmes selon la chose, mais selon l’intellect seulement » Commentaire des Métaphysiques Livre V, leçon 11, n° 912. Le fondement d’une telle relation étant de raison, aussi la relation. Comme a été démontré que le fondement est réel, faudra-t-il dire que le fondement de cette relation serait inchoactivement réel mais terminativement de raison, la raison étant intervenue pour dédoubler les extrêmes ?

Sol. 2. L'intervention de la raison n’est nullement cause ou fondement de ce que le sujet réel soit réellement lui-même, donc réellement identique à lui-même selon une relation réelle d’identité, mais seulement de ce qu'en cette relation réelle les termes réellement un de cette relation sont mentalement dissociés en deux, selon que le même est envisagé comme sujet ou comme terme. La raison n'intervient donc pas pour fonder la relation en posant ses corrélatifs, mais seulement, partant d’une relation réelle de soi à soi, pour en dédoubler les extrêmes, distinguant en raison deux termes qui ne sont réellement qu'un, la même réalité étant réellement identique (donc relative) à elle-même. Quant aux extrêmes, c’est une même réalité identique à elle-même, raison pourquoi leur relation d'identité est réelle (cf. sol. 1).


Obj. 3. Le Commentaire des Physiques, Livre V, leçon 3, n° 667 argue qu'à défaut la relation se multiplierait à l'infini, rien n'empêchant la raison de faire du même un troisième terme corrélatif, à l'infini.

Sol. 3. Se répond que si la relation d'identité de soi à soi est réelle nonobstant que la raison dédouble l'unique réalité selon les raisons conceptuellement distinctes de sujet et de terme, on ne voit pas qu'il faille distinguer en raison à l'infini les extrêmes, la relation d'identité étant constituée par la seule opposition de soi à soi, dans le seul dédoublement en raison du sujet, sans qu'il faille aller à l'infini. Que de surcroit, loin que la dissociation et multiplication des termes soit préalable à la relation, elle lui est conséquente, le même étant réellement identique à soi.


Obj. 4. Un autre argument pourrait-être apporté en faveur de la relation de raison. Si relation réelle, une opposition réelle des corrélatifs, et toute substance sera en opposition réelle à elle-même, ce qui est absurde. Et si des relations substantielles réellement opposées, des suppôts réellement distincts, de sorte qu'il ne s'agira pas d'une relation d'identité. Ainsi, nonobstant qu'ils soient consubstantiels, le Père n'est pas le Fils : ils sont réellement distincts.

Sol. 4. Si donc une non-opposition réelle des corrélatifs dans la relation réelle d'identité de soi à soi, seulement parce que le dédoublement des extrêmes n'est que de raison, par où se résout l’objection. Le même étant réellement identique à soi, impossible qu'il s'oppose à soi : l'opposition réelle des corrélatifs suppose ce qui est ici précisément exclut :la distinction réelle du sujet et du terme.


Obj. 5. Objectera-t-on enfin que la relation est de raison puisque, si c'est la raison qui dédouble le sujet, c'est-elle qu'elle pose le rapport d'identité qui présuppose les extrêmes, le rapport supposant un terme auquel puisse s'ordonner le sujet ?

Sol. 5. C'est oublier que le terme de cette relation est réel. En effet le terme est tout aussi réel que le sujet, étant réellement identique au sujet réel. La raison ne pose donc pas plus le fondement que les extrêmes, ne faisant que dissocier mentalement les extrêmes en deux tandis qu'en la réalité ils sont un. Et c'est bien parce qu'ils sont réellement un que la même réalité a un rapport d'identité à elle-même. La relation d’identité ne sera donc de raison qu'en tant que le sujet identique à soi n'aura pas d'autre être que de raison. Mais s'il s'agit d'un sujet réel, la relation sera réelle.



IV – Conclusion.

Une relation réelle est une relation ayant un fondement réel. Une relation de raison est donc une relation n'ayant pas de fondement réel mais de raison. Or dans une relation d'identité du sujet à lui-même, le sujet est le fondement de la relation. Dans la relation réelle d'identité d'un sujet réel à lui-même, le fondement est réel. La relation est donc réelle. Dans cette relation réelle, sujet et terme sont réellement un. Parce que réellement identiques, une relation réelle d'identité. Le dédoublement en raison des extrêmes n'est donc qu'une dissociation mentale consécutive à la relation réelle. Loin de fonder cette relation, elle ne fait que l'accompagner, les corrélatifs réellement un étant mentalement distingués selon les deux raisons de principe et de terme.


Cordialement.



Message modifié (01-07-2017 12:08)

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