Thomas d'Aquin en questions

 
 
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 question d'interprétation
Auteur: ouiouioui 
Date:   15-04-2018 03:30

Bonjour,

Comme le titre l'indique, j'ai une petite question d'interprétation, en l’occurrence sur le De Anima. Aristote y avance l'idée bien connue que l'intelligence en acte est identique à l'intelligible en acte. Je me pose alors cette question: Dois-on comprendre Aristote littéralement? Je ne pense pas, car l'intellect possible a lui même sa propre forme, et donc sa propre essence. S'il devenait littéralement l'intelligible, il perdrait sa forme, et donc son essence. De plus, même dans le cas où une forme informe la matière première, et bien qu'il considère celle-ci comme n'ayant pas de forme propre (puisqu'elle est pure puissance), Aristote maintient que forme et matière restent distinctes l'une de l'autre. La matière ne devient donc pas littéralement (au sens plein du terme) la forme. Mais alors comment comprendre ce qu'Aristote veut dire? Faut-il comprendre que la species informe l'intellect possible comme la forme informe la matière, de telle manière que l'intellect possible garde malgré tout son identité sous la species? Mais alors pourquoi Aristote insisterait-t-il sur une prétendue identité entre intellect en acte et intelligible en acte?

Merci d'avance pour vos réponses,

D.

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 Re: question d'interprétation
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   15-04-2018 10:08

Bjr,

L'intellect en acte est l'intelligible en acte parce que l'intellect possible, informé par l'impresse, réagit vitalement en produisant une expresse, terme ad quem immanent de l'intellection, entéléchie de l'intellection, de sorte que l'intellection en acte est cet intelligible en acte. D'où une distinction de raison raisonnée du concept en formel et objectif (concept formel, le concept comme forme et acte de l’intellection ; concept objectif, le concept comme représentation objective de la chose pensée : c'est la même réalité mentale, le même concept, mais envisagé sous deux angles différents). L'identité n'est pas entre la puissance opérative et le terme opéré, mais entre l'action de cette puissance et le terme de cette action (le concept en tant que formel). C'est aussi pourquoi l'intellect devient intentionnellement toutes choses, l'intention signifiant ici le concept objectif (réellement identique au concept formel donc à l'intellection en acte).

Crdlmnt.



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 Re: question d'interprétation
Auteur: Delaporte 
Date:   15-04-2018 16:56

Cher 3Oui,

A vrai dire, l'intellect possible n'a pas de forme propre ; il est pure puissance passive, ce qui lui permet de connaître toute chose telle qu'elle est objectivement, et non à travers le prisme que constituerait cette forme propre.

Cordialement

L'animateur

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 Re: question d'interprétation
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   15-04-2018 19:50

Bjr,

À dire vrai l’intellect possible a une forme propre, immatérielle, qui est ce-par-quoi il peut intelliger toutes les formes intelligibles dont la sienne propre.

QD de Anima, 3, co : « Il est manifeste que l'intellect possible se compare aux perfections acquises par la science comme une perfection première à une seconde, et que par l'intellect possible nous sommes savants en puissance… Il est manifeste en effet que cette opération – l'intellection - procède de l'intellect possible comme du principe premier par quoi nous faisons acte d'intellection… De plus, les formes et espèces des choses naturelles sont connues par leurs opérations propres. L'opération propre de l'homme, en tant qu'homme, est de faire acte d'intelligence et d'user de la raison. Il faut donc que le principe de cette opération, à savoir l'intellect, soit celui par lequel l'homme détient sa nature spécifique… »

QD de Anima, 3, ad.5 : « Il faut comprendre que l'intellect possible n'a rien de commun avec les natures sensibles d'où il reçoit ses intelligibles ; un intellect possible cependant a de commun avec un autre la nature spécifique. »

QD de Anima, 3, ad.4 : « Il n'est pas nécessaire que tout intellect soit dépourvu d'objet d'intellection, mais seulement l'intellect en puissance, comme tout récepteur l'est de la nature de ce qu'il reçoit. Dès lors, s'il y a quelque intellect qui soit acte pur, comme l'intellect divin, il se conçoit par lui-même. Mais l'intellect possible est dit intelligible à l'instar des autres intelligibles, parce qu'il se conçoit moyennant l'espèce intelligible de choses intelligibles autres. C'est en effet à partir de l'objet qu'il connaît son opération et que par elle il vient à la connaissance de soi-même. »

CG II, 51 : « Ce qui précède fait voir aussi que les natures intellectuelles sont des formes subsistantes et non des formes existant dans la matière, comme si leur être dépendait d'elle… Et donc, puisque la réception des formes dans l'intellect n'est pas celle des formes dans la matière, il est impossible que l'intellect soit une forme matérielle… »

CG II, 59 : « Ce par quoi un être agit, est la forme de cet être. Rien n'agit en effet que pour autant qu'il est en acte. Mais aucun être n'est en acte que par ce qui constitue sa forme. Ainsi Aristote prouve que l'âme est une forme, du fait que l'animal vit et sent par l'âme. Or l'homme comprend ; et il ne le fait que par l'intellect. Et Aristote, étudiant en nous le principe de la pensée, définit la nature de l'intellect possible. »


Cette forme constitutive de l'intellect possible est une forme accidentelle, découlant de la forme substantielle.

CG II, 60 : « En effet, les opérations vitales sont comparées à l'âme comme les actes seconds à l'acte premier, comme le montre Aristote au IIe livre du De Anima. Or l'acte premier dans un même sujet précède dans le temps l'acte second, par exemple la science précède l'exercice de la science. Partout où se trouve une opération vitale, il faut donc admettre l'existence d'une certaine partie de l'âme qui se rapporte à cette opération comme l'acte premier à l'acte second. Mais l'homme a une opération propre, qui surpasse toute fonction animale, à savoir l'acte de l'intellection et du raisonnement : acte de l'homme en tant qu'il est homme, comme le dit Aristote au 1er livre de l'Ethique. Il faut donc admettre dans l'homme un certain principe, principe qui sert à définir l'espèce humaine et qui se rapporte à l'opération intellectuelle comme l'acte premier à l'acte second… Donc l'intellect possible est une certaine partie de l'homme, la plus digne, la plus formelle… L'intellect possible n'est donc pas une certaine substance supérieure à l'homme. Donc, il faut bien qu'il soit quelque chose de l'homme, comme son acte et sa forme… »

ST I, 77, co : « Car l’âme, en tant que forme, n’est pas un acte ordonné à un acte ultérieur : elle est le terme dernier de la génération. Aussi être encore en puissance à un autre acte ne lui convient pas sous le rapport de l’essence, c’est-à-dire comme forme, mais sous le rapport de sa puissance. Aussi l’âme, en tant que sujet de sa puissance d’opération, est-elle appelée un acte premier ordonné à un acte second… L’essence de l’âme n’est donc pas sa puissance. »

ST I, 77, ad.3 : « Or, le composé existe substantiellement par la forme substantielle, et il agit par la puissance qui suit cette forme. En conséquence, la forme accidentelle active est avec la forme substantielle de l’être qui agit (ainsi la chaleur avec le feu) dans le même rapport que la puissance de l’âme avec son essence. »

ST I, 77, ad.4 : « C’est de la forme substantielle que la forme accidentelle tient d’être principe de l’action. La forme substantielle est donc le principe premier de l’action, mais non son principe prochain. C’est le sens de l’affirmation d’Aristote : ‘‘Ce par quoi nous comprenons et sentons, c’est l’âme.’’ »

ST I, 77, ad.5 : « Si l’on entend par ‘‘accident’’ ce qui s’oppose à la substance, alors il n’y a pas de milieu entre substance et accident. Car leur opposition s’obtient par affirmation et négation : être dans un sujet, ne pas être dans un sujet. En ce sens, la puissance de l’âme, du fait qu’elle n’est pas son essence, est un accident, classé dans la seconde espèce de la qualité. Mais si l’on entend par ‘‘accident’’ l’un des cinq prédicables, on peut trouver un intermédiaire entre l’accident et la substance. En effet, tout ce qui est essentiel à une réalité appartient à la substance. Cependant tout ce qui ne lui est pas essentiel ne peut être appelé accident prédicable, mais cela seul qui n’est pas causé par les principes essentiels de l’espèce. Car le ‘‘propre’’ ne fait pas partie de l’essence de la réalité, mais il est causé par les principes essentiels de l’espèce ; il est donc intermédiaire entre l’essence et l’accident entendu au sens d’accident prédicable. C’est de cette façon qu’on peut considérer les puissances de l’âme comme intermédiaires entre la substance et l’accident, en tant que propriétés naturelles de l’âme. »

Ct.



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 Re: question d'interprétation
Auteur: ouiouioui 
Date:   15-04-2018 23:48

Zarbor Zarvaj a écrit:

> Bjr,
>
> L'intellect en acte est l'intelligible en acte parce que
> l'intellect possible, informé par l'impresse, réagit vitalement
> en produisant une expresse, terme ad quem immanent de
> l'intellection, entéléchie de l'intellection, de sorte que
> l'intellection en acte est cet intelligible en acte. D'où une
> distinction de raison raisonnée du concept en
> formel
> et objectif (concept formel, le concept comme forme et
> acte de l’intellection ; concept objectif, le concept comme
> représentation objective de la chose pensée : c'est la même
> réalité mentale, le même concept, mais envisagé sous deux
> angles différents). L'identité n'est pas entre la puissance
> opérative et le terme opéré, mais entre l'action de cette
> puissance et le terme de cette action (le concept en tant que
> formel). C'est aussi pourquoi l'intellect devient
> intentionnellement toutes choses, l'intention signifiant ici le
> concept objectif (réellement identique au concept formel donc à
> l'intellection en acte).
>
> Crdlmnt.
>


Dois-je donc comprendre que le concept qui est dans l'intelligence, quoique spécifiquement identique à la forme de l'objet connu, ne lui est cependant pas numériquement identique? Il y aurait donc, d'une part, la forme individuée de l'objet connu, qui reste dans la matière de l'objet, sans passer dans l'intelligence, et d'autre part, une réplique spécifiquement identique de cette forme, produite par l'intellect (et que l'on nomme "expresse")?

D.



Message modifié (15-04-2018 23:49)

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 Re: question d'interprétation
Auteur: Zarbor Zarvaj 
Date:   16-04-2018 10:51

Bjr,


Dois-je donc comprendre que le concept qui est dans l'intelligence, quoique spécifiquement identique à la forme de l'objet connu, ne lui est cependant pas numériquement identique? Il y aurait donc, d'une part, la forme individuée de l'objet connu, qui reste dans la matière de l'objet, sans passer dans l'intelligence, et d'autre part, une réplique spécifiquement identique de cette forme, produite par l'intellect (et que l'on nomme "expresse")?

Oui.

« Pour que l’intelligible soit uni à l’intellect, une action ou une passion est requise : une action assurément, en tant que l’intellect agent fait être en acte les espèces intelligibles ; et aussi une passion, en tant que l’intellect possible reçoit les espèces intelligibles… Mais ce qu’est intelliger est consécutif à cette passion ou action, comme l’effet à sa cause… notre intellect possible ne peut rien intelliger avant d’être perfectionné par une forme intelligible en acte. Alors il intellige par là la chose de qui est la forme » De Veritate, q.8 a.6, co.


Plus exactement, oui mais.

Car cette réplique de la forme individuée est une forme intelligible. Or si tant l’impresse que l’expresse peuvent être dites des formes intelligibles, on pourrait toutefois restreindre le mot « forme » à la seule impresse, l’expresse n’informant rien (dans le texte précité Thomas ne restreint pas). De plus parler de l'expresse comme une forme intelligible exige une précision, l'expresse étant plus exactement une forme intelligée qui n'est intelligible que réflexivement.


Cdmt.



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 Re: question d'interprétation
Auteur: Delaporte 
Date:   16-04-2018 14:03

Cher 3 oui, cher ZZ,

Intellectus autem humanus se habet in genere rerum intelligibilium ut ens in potentia tantum, sicut et materia prima se habet in genere rerum sensibilium, unde possibilis nominatur …

Dicendum quod … Angelus suam essentiam per seipsum apprehendit. Non autem intellectus humanus, qui vel est omnino in potentia respectu intelligibilium, sicut intellectus possibilis; vel est actus intelligibilium quae abstrahuntur a phantasmatibus, sicut intellectus agens. (Somme théologique, Iª q. 87 a. 1 co, ad 2)

L’intellect humain se comporte dans le genre des choses intelligibles, comme un être seulement en puissance, de la même façon que la matière première se comporte dans les choses sensibles ; c’est pourquoi il est dit "possible"…

Il faut dire que … l’ange appréhende son essence par elle-même. Ce n’est pas le cas de l’intellect humain, qui est ou bien entièrement en puissance vis-à-vis des intelligibles, comme l’intellect possible, ou bien est l’acte des intelligibles qui sont abstraits des phantasmes, comme l’intellect agent. (Somme théologique, Iª q. 87 a. 1 co, ad 2)

Cordialement

L'animateur

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