Thomas d'Aquin en questions

 
 
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 CERTAINS ACTES SONT-ILS NEUTRES?
Auteur: ouiouioui 
Date:   20-05-2018 05:27

Bonjour,

J'ai encore une question d'interprétation. Dans le De Malo. Saint Thomas soutient que certains actes ne sont ni bons ni mauvais. Il donne comme exemple le fait de ramasser un brin de paille. Cependant, je ne suis pas sûr de bien comprendre sa réponse à l'objection 1. Celle-ci dit :
"En effet, l'être en tant qu'être est bon; or à l'être s'oppose le non-être, et au bien le mal. Or, entre l'être et le non-être, il n'y a pas de milieu. Il n'y en a donc pas non plus entre le bien et le mal. Il est donc nécessaire que tous les actes soient bons ou mauvais, et qu'aucun ne soit neutre."
Et voici la réponse du Docteur:
"Bien que l'être en tant qu'être soit bon, tout non-être n'est cependant pas un mal, car n'avoir pas d'yeux n'est pas un mal pour une pierre. Aussi il n'est pas nécessaire que, si l'être et le non-être sont sans intermédiaire, le bien et le mal soient sans intermédiaire."

Le seul intermédiaire entre le bien et le mal que sa réponse peut lui permettre d'admettre est donc le non-être non privatif, comme de n'avoir pas d'yeux pour une pierre. Mais il admet bien pourtant que tout être est bon. Or tout acte est un être (y compris le fait de ramasser un brin de paille). Donc, si tout être est bon, tout acte est bon aussi. Comment donc Saint Thomas peut-il soutenir encore après cela qu'il y a des actes neutres. Y a-t-il une chose qui m'a échappé?

Merci d'avance pour vos réponses,

D.

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 Re: CERTAINS ACTES SONT-ILS NEUTRES?
Auteur: Delaporte 
Date:   20-05-2018 14:48

Cher 3oui,

La solution à votre question se trouve dans la distinction entre bien naturel et bien moral. D'un point de vue de nature, tout être, tout acte et tout phénomène est un certain bien, y compris Lucifer. Mais d'un point de vue moral, certains actes sont bons, d'autres mauvais et d'autres encore indifférents comme se gratter la barbe.

Vous constaterez que le bien de nature s'étend à toute catégorie d'être, tandis que le bien et le mal moral ne concerne que les actes volontaires.

Cordialement

L'animateur

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 Re: CERTAINS ACTES SONT-ILS NEUTRES?
Auteur: ouiouioui 
Date:   26-05-2018 19:14

Cher Delaporte,

Je comprends mieux maintenant l'objection 1 et sa réponse. Il me suffisait de lire l'objection 2 et sa réponse, qui en sont les compléments.

Cependant j'ai toujours un peu de difficulté avec la position centrale de Saint Thomas dans cet article. Je suis d'accord qu'un acte involontaire est moralement neutre. Cependant, ce n'est pas de ces actes que Saint Thomas veut parler. En effet, il dit explicitement que les actes involontaires sont hors du domaine moral et que, quant à lui, il veut parler d'actes qui sont moraux tout en étant cependant neutres. Voici sa réponse en intégralité. Voyez en particulier les passages que je mets en gras:

"Comme on l'a déjà dit plus haut, l'acte moral, en dehors de la bonté ou de la malice qu'il tient de sa propre espèce, peut avoir une autre bonté ou une autre malice qui viennent des circonstances, qui se comportent vis-à-vis de l'acte moral comme des accidents. Or, de même que l'on considère le genre en sa rai son propre sans les différences, sans lesquelles il ne peut y avoir d'espèce, de même on considère l'espèce selon sa raison propre sans les accidents, sans les quels pourtant il ne peut y avoir d'individu. En effet, il n'appartient pas à la rai son d'homme d'être blanc ou d'être noir ou de quelque couleur, mais il est cependant impossible qu'il y ait un homme particulier qui ne soit blanc ou noir ou de quelque couleur. Ainsi donc, si on parle des actes moraux en les considérant selon leur espèce propre, on peut les appeler bons ou mauvais par leur genre, mais la bonté ou la malice qui vient des circonstances ne leur convient pas selon leur genre ou leur espèce; mais une telle bonté ou malice peut convenir aux actes individuels.

Si nous parlons de l'acte moral selon son espèce propre, alors tout acte moral n'est pas bon ou mauvais, mais il en existe d'indifférents, parce que, comme on l'a dit plus haut, l'acte moral reçoit son espèce de l'objet dans son ordre à la rai son. Or il y a un objet qui comporte un accord avec la raison, et qui rend l'acte bon par son genre, ainsi vêtir celui qui est nu; il y a un objet qui comporte une opposition avec la raison, comme de prendre le bien d'autrui, et cela rend l'acte mauvais par son genre; et il y a un objet qui ne comporte rien qui soit en accord avec la raison ni en opposition avec elle, comme de ramasser un brin de paille ou quelque chose de ce genre, et les actes de cette sorte sont dits indifférents. Et à ce point de vue, ils ont bien parlé, ceux qui ont divisé les actes en trois séries, disant que certains sont bons, certains mauvais, certains neutres.

Si par contre, nous parlons de l'acte moral dans son individualité, il est alors nécessaire que n'importe quel acte moral particulier soit bon ou mauvais, en rai son de quelque circonstance. Il ne peut se produire, en effet, qu'un acte particulier soit posé sans circonstances qui le rendent lui-même droit ou désordonné; en effet, si une chose est faite quand il faut, où il faut et comme il faut, etc., l'acte est ordonné et bon; si au contraire, un de ces éléments fait défaut, l'acte est désordonné et mauvais. Et ceci peut être considéré surtout pour la circonstance de la fin, car ce qu'on fait en raison d'une juste nécessité ou d'une pieuse utilité est fait de façon louable, et l'acte est bon; au contraire, ce qui est privé de cette juste nécessité et de cette pieuse utilité est réputé vain, comme le dit saint Grégoire. Or une parole vaine est un péché, et bien plus encore, un acte vain; il est dit en effet en saint Matthieu 12, 36 "Toute parole vaine que les hommes auront proférée, ils en rendront compte."

Aussi donc, l'acte bon et l'acte mauvais sont par leur genre des opposés qui ont un intermédiaire, et il existe un acte qui, considéré selon une espèce, est indifférent; mais le bien et le mal qui viennent des circonstances sont sans intermédiaire, parce qu'ils se distinguent selon une opposition d'affirmation et de négation, c'est-à-dire le fait d'être ou de ne pas être comme il faut selon toutes les circonstances. Or ce bien et ce mal sont le propre de l'acte particulier, et c'est pourquoi aucun acte humain particulier n'est indifférent. Et j'entends par acte humain celui qui procède de la volonté délibérée, car si on prend un acte venant sans délibération de la seule imagination, comme se frotter la barbe ou quelque chose du même genre, cet acte-là est en dehors du domaine moral; aussi ne participe t-il pas à la bonté ou à la malice morales."

Donc comme je l'ai dit, saint Thomas veut bien parler d'actes volontaires qui sont en eux mêmes neutres (quoique, précise-t-il, ils ne sont jamais neutres si l'on prend en comptes les circonstances, qui leur sont accidentelles). Il semble que son explication centrale se trouve à l'endroit souligné par moi, où il distingue trois catégories: les actes conformes à la raison, les actes qui y sont opposés, et les actes qui ne sont ni l'un ni l'autre. Cette tripartition semble correspondre à celle-ci: les actes obligatoires, les actes interdits, et les actes facultatifs. Ainsi, pour saint Thomas, les actes de soi moralement neutres sont ceux qui ne sont de soi ni commandés ni réprouvés par la raison. Et cela est certes une forme de neutralité. Mais ce qui me dérange, c'est de la qualifiée, comme le fait saint Thomas, de neutralité morale. Car dans le langage courant, nous appelons moralement bons non seulement les actes commandés par la raison, mais aussi les actes qui sont simplement permis par elle. Car autant les actes commandés que les actes permis sont en accord avec la raison. Donc à moins que le langage ait légèrement évolué depuis le temps de saint Thomas, il ne me semble pas justifié de qualifier les actes facultatifs de moralement neutres. Ils sont certes neutres du point de vue des impératifs de la raison, mais non d'un point de vue moral. Car le point de vue moral inclus non seulement les impératifs, mais aussi les permissions de la raison.

D.



Message modifié (26-05-2018 19:22)

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