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 Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   30-11-2018 14:50

Chers tous,

Voici le casse-tête chinois que j’essaie de résoudre :

Le jugement est une opération de l’esprit : je juge par mon intelligence et non par ma sensibilité.

Plus exactement je juge par mon intelligence rationnelle (et non purement intellective comme celle de l’Ange) qui me fait passer d’un terme à l’autre.

Puisqu’il s’agit donc d’une opération intellectuelle, je m’attends à ce que les deux termes de l’opération (en l’occurrence sujet et prédicat) soient des universaux, directs et de première intention (que mon intellect acquiert par simple appréhension du réel), ou bien réflexes ou logiques et de seconde intention (que mon intellect conçoit en réfléchissant sur les universaux de première intention).

Ainsi dans le jugement « l’homme est mortel », le sujet est « l’homme », non pas tel homme ou tel autre, mais l’homme dans sa nature universelle d’animal raisonnable. Et la mort n’est pas la mort de tel ou d’untel, mais la mort dans son acception universelle de corruption de la substance vivante.

De même, dans le jugement « l’espèce humaine appartient au genre animal », les deux termes sont bien des universaux, des universaux logiques et de seconde intention, mais toujours des universaux.

Plus généralement, tous les termes de tous les jugements scientifiques sont des universaux.

Jusque-là pas de problème, mais il se trouve qu’il existe d’autres types de jugement, comme celui-ci :

« Socrate est un homme ».

Et là ô surprise, nous constatons que le sujet du jugement, à savoir « Socrate » n’est pas un universel, mais un singulier concret, qui par définition n’est pas intelligible, puisque mon intelligence ne peut intelliger que l’universel, alors comment cela se peut-il ?

Pour paraphraser Kant, qui se demandait comment « des jugements synthétiques a priori » étaient possibles, moi je me demande comment des jugements portant sur des singuliers concrets sont possibles ?

Normalement Socrate en tant que réalité singulière et concrète, est inintelligible pour mon intelligence. Mon intelligence peut fort bien intelliger l’humanité de Socrate, la sagesse de Socrate, mais elle ne peut pas intelliger l’individu Socrate.

Alors comment quelque chose d’inintelligible peut-il se retrouver comme sujet d’un jugement, qui est, par essence, une opération intellectuelle, donc portant sur des universaux ?

Autre « anomalie » : la connaissance intellectuelle est réflexive, c’est-à-dire que je connais l’opération par laquelle je connais, sauf qu’il s’agit de mon opération, je ne la confonds pas avec celle d’un autre homme, du coup je connais une opération singulière, en l’occurrence la mienne, et non pas un principe d’opération universel. Donc il semblerait que la réflexion ou réflexivité intellectuelle introduise dans mon intellect de la singularité, en l’occurrence ma propre singularité, alors que l’intelligence se présente comme le royaume des universaux, dont tous les singuliers sont bannis, voilà le paradoxe…

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   30-11-2018 17:16

Cher Alcor,

Sur votre première « anomalie », vous donnez vous-même la réponse : « Mon intelligence peut fort bien intelliger l’humanité de Socrate »

Cordialement.

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   01-12-2018 16:30

Cher Alcor,

Pour l'intellect théorétique :
Somme Ia
QUESTION 86: CE QUE NOTRE INTELLECT CONNAÎT DANS LES RÉALITÉS MATÉRIELLES
ARTICLE 1: Notre intellect connaît-il les singuliers?
ARTICLE 2: Notre intellect peut-il connaître des infinis?
ARTICLE 3: Notre intelligence connaît-elle les contingents?
ARTICLE 4: Notre intelligence connaît-elle les futurs?

Pour l'intellect pratique :
Somme IIa IIae
QUESTION 47: LA NATURE DE LA PRUDENCE
ARTICLE 3: La pr udence atelle
connaissance des singuliers?

Cordialement

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   01-12-2018 17:06

Cher Alcor,

> Pour paraphraser Kant, qui se demandait comment « des jugements
> synthétiques a priori » étaient possibles, moi je me demande
> comment des jugements portant sur des singuliers concrets sont
> possibles ?

L'universel pris universellement présente un tout; l'universel pris particulièrement présente des parties de ce tout.

La connaissance intellective théorétique fait abstraction des singuliers comme singuliers ; la connaissance intellective théorétique des particuliers atteint obliquement des singuliers, comme dans : « Socrate est un homme. »

Cordialement



Message modifié (02-12-2018 02:32)

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   03-12-2018 15:19

Cher Animateur,

>Sur votre première « anomalie », vous donnez vous-même la réponse : «
>Mon intelligence peut fort bien intelliger l’humanité de Socrate »

Sauf que l’humanité de Socrate n’est pas Socrate. Socrate n’est pas son humanité.

J’aurais donné la réponse, si j’avais dit « Mon intelligence peut fort bien intelliger Socrate », or tel n’est pas le cas.

Cher Stagire,

Alors je cite la réponse de Saint Thomas que vous avez eu l’amabilité de m’indiquer : « (…)Ainsi (notre intelligence) donc, elle connaît directement l’universel au moyen de l’espèce intelligible et indirectement les singuliers d’où proviennent les images(…)».

Et en rappelant le sens contraire d’Aristote : «l’universel est connu par la raison et le singulier par le sens».

Si, comme l’affirme Saint Thomas, l’intelligence connaît les singuliers indirectement, se pose alors la question : par quel moyen?

Or le moyen, pour rester dans la ligne thomiste, est l’image de la chose singulière, chose singulière que nous sentons et percevons.

Mais à partir de l’image, quelle est la seule opération que puisse effectuer notre intelligence ? Eh bien intelliger l’intelligible de l’image, et cet intelligible est universel. L’espèce intelligible ne nous fournit pas la connaissance d’un singulier, donc on en revient au point de départ.



Message modifié (03-12-2018 17:00)

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   03-12-2018 16:57

Cher Alcor,

Vous demandiez comment vous pouviez dire « Socrate est un homme ». Or, à cette question vous avez répondu par vous-même : « Mon intelligence peut fort bien intelliger l’humanité de Socrate ». Or c’est la bonne réponse, car de l’essence de Socrate en tant que tel je ne peux effectivement intelliger que son humanité (son animalité, également, ainsi que sa corporéité et tout ce qui lui est prédiqué dans l’essence). Ce qui me permet de dire « Socrate est un homme » (mais aussi « Socrate est un animal » ou « Socrate est un corps »).

De l’individu Socrate, je peux connaître beaucoup d’accidents individuels qui me sont donnés par mes sens, comme la laideur de son facies, mais je ne connaîtrai jamais sa “socratité”, pour le dire en un mot. C’est le mystère incommunicable de la personne.

Sur l’acquisition des universels à partir des singuliers, je vous recommande l’extraordinaire leçon 20 du second livre du Commentaire des Seconds Analytiques ICI

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   03-12-2018 18:43

Cher Alcor,

> Mais à partir de l’image, quelle est la seule opération que
> puisse effectuer notre intelligence ? Eh bien intelliger
> l’intelligible de l’image, et cet intelligible est universel.
> L’espèce intelligible ne nous fournit pas la connaissance d’un
> singulier, donc on en revient au point de départ.

J'incline dans votre sens. Le mot «singulier» est un nom commun; c'est le seul 'commun' qui convient à des singuliers, puisque tout singulier est incomparable, alors que tout particulier l'est.

Cordialement

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   04-12-2018 17:29

Cher animateur,

>je ne connaîtrai jamais sa “socratité”, pour le dire en un mot. C’est
>le mystère incommunicable de la personne.

Si votre intelligence ne connaît pas la « socratité », dites-moi alors ce que votre intelligence connaît derrière le terme Socrate lorsqu’elle formule ce jugement : « Socrate est un homme » ?

Si vous me répondez « un homme », alors ce jugement est tautologique, puisqu’aussi bien on pourrait remplacer « Socrate » par « un homme » : « un homme est un homme », ce qui n’équivaut bien évidemment pas au jugement dont nous parlons, puisque Socrate ne désigne pas n’importe quel homme.

Donc, je répète, si votre intelligence ne peut connaître le « mystère incommunicable de la personne » de Socrate, alors qu’est-ce que connaît votre intelligence derrière le terme de « Socrate » lorsqu’elle le prend pour sujet dans le jugement « Socrate est un homme » ?

Je vais tenter une piste, une piste dangereusement dialectique d’ailleurs :)

La connaissance intellectuelle que j’ai de Socrate, pris comme sujet, est indirecte, je reprends donc ici l’argument thomiste, mais je précise le moyen, ou médiateur, par lequel le sujet « Socrate » devient en quelque sorte intelligible : il le devient par une négation, la médiation est une négation, en l’occurrence la négation de l’universel.

Mon intelligence n’intellige Socrate que par l’universalité qu’il vient nier, selon la forme logique : «Le non-universel (sujet singulier) est universel(attribut universel)».

Socrate est un homme, mais Socrate n’est pas l’Homme, Socrate est sage, mais Socrate n’est pas la Sagesse, etc…



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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   04-12-2018 21:54

Cher Alcor,

Vous me demandez : « Dites-moi alors ce que votre intelligence connaît derrière le terme Socrate lorsqu’elle formule ce jugement : « Socrate est un homme » ? »

Mais c’est vous-même qui y avez répondu : “son humanité”. Ce que je connais de Socrate en disant qu’il est un homme, c’est son humanité.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   04-12-2018 22:34

Cher Alcor,

> Je vais tenter une piste, une piste dangereusement dialectique
> d’ailleurs :)
> La connaissance intellectuelle que j’ai de Socrate, pris comme
> sujet, est indirecte, je reprends donc ici l’argument thomiste,
> mais je précise le moyen, ou médiateur, par lequel le sujet «
> Socrate » devient en quelque sorte intelligible : il le devient
> par une négation, la médiation est une négation, en
> l’occurrence la négation de l’universel.

Excellent ! De la même manière, «non-être» est un nom négatif.
Ici, c'est précisément le «incomparable». Les noms «universel», «singulier» nomment des intentions secondes qui, pour la seconde, concerne l'incomparable comme intention première.

Dans : « Socrate est un homme », le prédicat est particulier, un comparable ; il nomme ce en quoi est comparable un sujet nommé «Socrate» qui, lui, est un incomparable.

Cordialement



Message modifié (04-12-2018 23:00)

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   05-12-2018 09:32

Cher Alcor,

D’homme à Socrate, il y a la distance de l’essence à l’être (esse).

Être (esse), pour Socrate, est la façon dont il exerce effectivement les principes de son essence. Une essence a quatre principes, deux extérieurs et deux intrinsèques. Les premiers sont l’agent et la fin, les seconds sont la matière et la forme. C’est la forme qui donne d’être (esse) à la matière et par tant au composé, mais cet être (esse) reçu par le composé Socrate, est reçu selon les conditions particulières de la matière élaborée (dite aussi “seconde”) qui lui est assignée et qui n’est pas celle de Platon ni de Diogène.

Cette différence de réception de l’être (esse) par la matière assignée à l’un ou l’autre est inaccessible à l’intelligence tant elle engendre des variations infinies qui, pour chaque homme, constitue sa personnalité propre et incommunicable.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   05-12-2018 15:37

Cher animateur,

« Mais c’est vous-même qui y avez répondu : “son humanité”. Ce que je connais de Socrate en disant qu’il est un homme, c’est son humanité. »

Donc votre intelligence ne connaît pas Socrate, puisque Socrate ne se réduit pas à son humanité.

D’où le paradoxe, puisque votre intelligence formule un jugement en prenant pour sujet un être singulier qu’elle ne connaît pas : « Ce Socrate, qu’intellectuellement je ne connais pas, est un homme ». Comment votre intelligence peut-elle alors affirmer qu’il est un homme puisqu’elle ne le connaît pas ?

Autre piste à explorer, elle nous est donnée par le Père Guido Mattiussi dans son « Commentaire des vingt-quatre thèses » :

« On a coutume de dire encore que nous le (le singulier) connaissons par la conversion de l'intelligence sur le «phantasme» ou représentation sensible: c'est l'explication psychologique de l'opération qui nous le fait connaître; nous savons que les concepts atteignent les choses perçues par les sens; or, les sens perçoivent directement leur objet concret et mesuré dans la quantité qui unit les divers caractères sensibles d'un sujet commun, et nous appliquons à une substance ainsi déterminée les raisons formelles. »

Le maître mot est « conversion », « conversion de l’intelligence sur le phantasme ». Intuitivement on comprend ce que cela veut dire : l’intelligence se retourne sur le phantasme d’où elle a abstrait l’intelligible, pour le lui réappliquer. Cela me fait songer à ce que disait notre ancien curé sur les sacrifices humains dans les anciennes cultures : la vie vient de la divinité, alors on la lui rend, voilà un schéma de conversion. Je crois me souvenir que dans le néoplatonisme on a aussi ce double-mouvement d’émanation-conversion. Et de même, Dieu d’abord nous aime, et son amour, à moins d’y résister, nous fait nous retourner vers lui et revenir à lui.

C’est aussi le cas de la science appliquée : dans un premier temps on tire notre science des choses, puis dans un second temps on l’applique aux choses.

Mais il me semble bien que ce schéma de conversion se situe en dehors du paradigme aristotélicien.

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   05-12-2018 18:54

Cher Alcor,

> D’où le paradoxe, puisque votre intelligence formule un
> jugement en prenant pour sujet un être singulier qu’elle ne
> connaît pas : « Ce Socrate, qu’intellectuellement je ne connais
> pas, est un homme ». Comment votre intelligence peut-elle alors
> affirmer qu’il est un homme puisqu’elle ne le connaît pas ?
> (...)
> Mais il me semble bien que ce schéma de conversion se situe en
> dehors du paradigme aristotélicien.

Très intéressant ! Il me semble que Métaphysique Z, particulièrement au chapitre 15, aborde ce problème.

Cordialement

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   05-12-2018 19:49

Cher Alcor,

Vous dites : « Donc votre intelligence ne connaît pas Socrate, puisque Socrate ne se réduit pas à son humanité »

Non, la vérité, c’est que je ne connais pat TOUT de Socrate. La première chose que je connais de lui, c’est que c’est un être, car l’être est ce qui vient en premier à l’intelligence. Ensuite, je distingue que c’est une substance corporelle, puis un animal et enfin un homme. Les petits enfants, dit Aristote, commencent par appeler tous les hommes “papa” et les toutes femmes “maman”, avant de pouvoir opérer les distinctions et reconnaître Platon ou Parménide. C’est ainsi qu’il explique le passage de la connaissance confuse à la connaissance distincte.

Connaître Socrate comme Socrate est au fond ce qui arrive en dernier à l’intelligence, si tant est, d’ailleurs, que cela lui parvienne jamais.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   06-12-2018 16:51

Cher animateur,

« Non, la vérité, c’est que je ne connais pat TOUT de Socrate. La première chose que je connais de lui, c’est que c’est un être ».

Donc pour vous le terme « Socrate » correspond à la connaissance intellectuelle d’« un être », et donc, si l’on vous suit on pourrait substituer « un être » au terme « Socrate », le jugement équivaudrait alors à « un être est un homme », sauf qu’un tel jugement peut s’appliquer à n’importe quel homme, et non pas à Socrate uniquement.

Ce qu’il vous manque, en terme de connaissance, pour que votre jugement soit singulier et s’applique exclusivement à Socrate, c’est un démonstratif : « Cet être », et non pas « un être » :

« Cet être-là, que je désigne, que je vous montre et que je me montre à moi-même, est un homme ».

Or votre intelligence, si elle peut intelliger « l’être », ne peut pas intelliger « cet être-là », d’où le paradoxe d’une intelligence qui prend pour sujet de son jugement, un être dont elle ne peut saisir la singularité, alors que son jugement se veut singulier, car son jugement vise bien Socrate et non pas n’importe quel homme.

L’intelligence ne connaît pas le « ce, cet ou cette » parce que l’intelligence n’a pas de doigt pour le montrer.

Cher Stagire,

« Aussi, faut-il bien se dire, quand on veut définir un objet individuel, que la définition qu’on en essaie peut toujours être contestée, parce qu’il est impossible de le définir ». (Livre Z Chap. XV)

Évidemment il n’existe pas de science du singulier, la socratité est indéfinissable, mais j’irais même plus loin, l’intelligence ne peut même pas viser un singulier, alors que le doigt d’un nourrisson le peut.

Donc, encore une fois, si l’intelligence, de par sa nature, ne vise pas le singulier, comment peut-elle formuler un jugement qui vise un singulier, en l’occurrence Socrate dans l’exemple que nous avons utilisé jusqu’à présent ? C’est la quadrature du cercle…



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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   06-12-2018 19:02

Cher Alcor,

> l’intelligence ne peut même pas viser un singulier, alors que
> le doigt d’un nourrisson le peut.

La phrase «le doigt d’un nourrisson le peut» suggère la connaissance dite oblique de Thomas.

> Donc, encore une fois, si l’intelligence, de par sa nature, ne
> vise pas le singulier, comment peut-elle formuler un jugement
> qui vise un singulier, en l’occurrence Socrate dans l’exemple
> que nous avons utilisé jusqu’à présent ? C’est la quadrature du
> cercle…

De : «Socrate est un homme.», on pourrait écrire : «Ce que le doigt de ce nourrisson vise est un homme.»

Évidemment, le nourrisson ne peut pas être l'auteur de cette phrase.

La «quadrature du cercle» pourrait être exprimée ainsi : «Ce dont il est fait abstraction (i.e. le singulier Socrate) est un homme.»

Cordialement



Message modifié (06-12-2018 19:30)

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   06-12-2018 19:14

Cher Alcor,

Autre chose de savoir que quelque chose existe (an est ?) et autre chose de savoir ce qu’est cette chose (quid est ?).

La connaissance de l’existence d’une chose nous provient par deux voies : soit par la perception sensible directe, soit par des principes de démonstration d’existence reposant eux-mêmes sur une perception sensible directe ; l’exemple le plus célèbre (pour un thomiste) de cette seconde voie sont les 5 preuves de l’existence de Dieu. On peut aussi citer la démonstration astronomique de l’existence de Neptune par Le Verrier. Mais dès que j’aperçois quelqu’un ou quelque chose, que je l’entends, que je le flaire ou que je l’agrippe, je sais que ce quelqu’un ou ce quelque chose précisément existe en tant que quelqu’un ou quelque chose. Cela me suffit pour faire de lui le sujet d’une proposition.

La connaissance de ce qu’est quelque chose, en revanche, est totalement inaccessible aux sens en tant que tels, même si cette connaissance se fait à partir d’eux, en abstrayant l’universel intellectuel de la représentation imaginative. L’universel intellectuel n’est qu’en puissance dans la représentation imaginative, jamais en acte.

En outre, que Socrate ait existé, de nombreux témoignages crédibles semblent l’attester. Je connais donc intellectuellement à partir de signes sensibles probants l’existence d’un être Socrate et ces signes sensibles tendent tous à montrer qu’il était bien de nature humaine. J’ai donc tous les éléments suffisants pour affirmer « Socrate est un homme ».

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Alcor 
Date:   07-12-2018 17:06

Cher animateur,

« Je connais donc intellectuellement à partir de signes sensibles probants l’existence d’un être Socrate ».

Vous éludez le problème sans le résoudre, car l’existence de Socrate est singulière, alors que votre connaissance intellectuelle est, par nature, universelle, n’intellige que l’universel.

Il y a en effet un hiatus entre d’une part votre connaissance sensible qui ne vous fait connaître que des êtres singuliers, et votre connaissance intellectuelle qui ne vous fait connaître que des êtres universels.

Si la connaissance sensible est incapable d’appréhender l’universel dans les singularités concrètes, l’intelligence, elle, est, par nature, incapable d’appréhender les singularités concrètes.

Donc normalement le jugement « Socrate est un homme » devrait être impossible, puisque la connaissance intellectuelle ne peut intelliger la moindre singularité qui serait susceptible de désigner Socrate à l’exclusion de tout autre homme.

« Socrate est le type assis-là-bas en train de raconter des crasses à la jeunesse » : voilà ce que l’intelligence ne peut faire, elle ne peut désigner un sujet singulier.

Maintenant, je viens de songer à un texte de Saint Thomas, je ne sais plus exactement dans quelle question disputée, assez peu commenté d’ailleurs, mais qui peut nous permettre d’ouvrir une nouvelle piste.

Saint Thomas pose la question de l’action des anges sur la matière. La difficulté est de taille : Comment des substances intellectuelles, de purs esprits, peuvent-ils agir sur la matière ?

Même aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, cela pose problème, et c’est même un argument athéiste : « Quoi des fantômes qui agissent sur la matière, arrêtez avec vos chimères ». Eh oui parce que dans leur représentation un pur esprit est comme un fantôme et un fantôme ne peut agir sur la matière, puisqu’il passe à travers les murs, à travers tout,…

Outre le fait aussi que l’action d’un pur esprit sur la matière est un phénomène plutôt rare…

Pour dénouer le nœud gordien, Saint Thomas emploie un argument, que l’on pourrait qualifier de moral : il convient qu’un être supérieur en dignité jouisse de tous les pouvoirs dont jouit un être inférieur en dignité. La noble créature angélique jouit donc également du pouvoir d’agir sur la matière que possède le vil animal. Avant-même toute discussion sur le « comment » on pose l’argument moral, l’argument massue : « la supériorité en dignité le justifie ». Évidemment, et là encore, l’argument est difficile à saisir pour des esprits contaminés par le désordre démocratique, comme disait Platon « Dans les rues étroites d’Athènes, les ânes bousculent sans égarement les philosophes ».

Et puis, Saint Thomas, amène un nouveau concept, celui de « contact virtuel ». La nature angélique rebute à entrer au contact avec une matière localisée (l’ange étant partout et nulle part, pourrait-on dire), qu’à cela ne tienne, l’ange n’entre pas directement en contact avec ce corps qui se trouve à tel endroit, mais il entre en contact indirectement par sa puissance, puissance spéciale et active, qui lui permet de mouvoir des corps, conformément à la dignité de sa nature. Il est présent à tel endroit précis, non par mode de substance, ni par sa puissance habituelle, qui est une puissance d’intellection, mais par une puissance spéciale qui ne peut lui être refusée de par sa dignité naturelle.

Je dirais donc, de façon analogue, la connaissance intellectuelle est noble, elle l’emporte en dignité sur la connaissance sensible, donc il convient qu’elle dispose de tous les pouvoirs dont dispose la connaissance sensible, et puisque la connaissance sensible connaît les êtres dans leur singularité, l’intelligence les connaît aussi dans leur singularité.

Et toujours de façon analogue, pour ce qui est du « comment » : par contact virtuel, l’intelligence est virtuellement au contact de l’image sensible, et exerce sur elle une puissance spéciale, qui la lui fait connaître en tant que singularité.



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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   07-12-2018 18:01

Cher Alcor,

Vous écrivez : « Si la connaissance sensible est incapable d’appréhender l’universel dans les singularités concrètes, l’intelligence, elle, est, par nature, incapable d’appréhender les singularités concrètes ».

Mais alors, comment votre intelligence sait-elle que la connaissance sensible porte sur le singulier ?

Saint Thomas vous répond dans le passage suivant ; j’alerte votre attention surtout sur le dernier paragraphe :

« Mais, pourrait-on croire, seule la sensation ou la mémoire du singulier suffit à causer une connaissance intellectuelle des principes. C’était la pensée de certains précurseurs, qui ne savaient pas discerner entre sens et intellect. Pour exclure cette thèse, le Philosophe ajoute que nous devons présupposer, parallèlement à la sensation, une capacité naturelle de l’âme la rendant susceptible de recevoir ce que nous lui attribuons, à savoir une notion universelle – c’est l’intellect possible qui le permet – et une qui produise cette connaissance – c’est l’intellect agent, qui rend intelligible en acte par abstraction de l’universel au sein du singulier.

Puis il explicite sa solution, d’après laquelle l’expérience du singulier engendre l’universel. Les propos ci-dessus ne manifestent pas clairement comment l’expérience du singulier produit dans l’âme un universel, aussi faut-il ajouter, pour être plus limpide, que si l’on rencontre beaucoup de cas singuliers, indifférenciés du point de vue d’une caractéristique partagée, ce point commun où ils se retrouvent, devient le premier universel à siéger dans l’âme, quel qu’il soit, qu’il relève de l’essence des spécimens ou non. Parce que nous observons que Socrate, Platon et bien d’autres ont une blancheur comparable, nous isolons cette unité qu’est la blancheur, comme un universel accident. Et de même, en remarquant une rationalité identique chez Socrate, Platon et bien d’autres, nous prenons ce point de non-différence, à savoir rationnel, pour un universel discriminant.

Il montre ensuite comment acquérir cet un. Chacun voit que le singulier est senti en propre et par soi. Mais la sensation porte, d’une certaine manière, sur l’universel lui-même. Nous connaissons Callias non seulement en sa qualité de Callias, mais aussi en tant qu’il est cet homme, et nous faisons pareil pour Socrate. Grâce à une saisie sensorielle préalable, l’âme intellectuelle peut envisager l’homme en chacun d’eux. Si le sens ne devait percevoir que les traits particuliers, et ne véhiculer en aucune façon, à travers la sensation, une nature universelle au sein du singulier, la connaissance de l’universel ne pourrait avoir une appréhension sensible pour cause.
» (Commentaire des Seconds Analytiques, L II, l 20, n° 593 à 595).

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   07-12-2018 22:58

Cher Alcor,

> Il y a en effet un hiatus entre d’une part votre connaissance
> sensible qui ne vous fait connaître que des êtres singuliers,
> et votre connaissance intellectuelle qui ne vous fait connaître
> que des êtres universels.

Un éclairage est fourni à propos de cet «hiatus» avec «individuum vagum», par opposition à «nomine singularis designati», ce que Thomas d'Aquin manifeste à:

Super Sent., lib. 1 d. 25 q. 1 a. 3 ad 4. Ad quartum dicendum, quod quamvis id quod est persona, sit incommunicabile, nihil tamen prohibet intentionem personae esse communem, sicut Socrates est incommunicabilis, et tamen ratio individui vel intentio communis est, sicut e contrario intentio generis designatur ut particularis, quando contrahitur ad hoc genus: similiter etiam ratio personae, inquantum persona est, quamvis non nominet intentionem particularem, tamen est communis, eo quod non dicit specialem rationem distinctionis, sed generalem; sicut etiam individuum vagum, ut aliquis homo, est aliquo modo commune, prout non dicit hanc vel aliam rationem individuationis, sed individuationem tantum in communi.

4. Il faut dire en quatrième lieu que bien que ce qui est une personne soit incommunicable, rien cependant n’empêche l’intention de personne d’être commune, tout comme par exemple Socrate est incommunicable, et cependant la notion d’individu ou l’intention est commune, tout comme au contraire l’intention de genre  est désignée comme particulière lorsqu’elle est déterminée à tel genre : de même encore la notion de personne en tant que personne, bien qu’elle ne nomme pas une intention [particulière add. Éd. de Parme], est cependant commune, du fait qu’elle ne dit pas une notion particulière de distinction, mais une notion générale ; tout comme l’individu indéterminé, par exemple un certain homme, est en un certain sens commun pour autant qu’il ne dit pas telle ou telle notion de l’individuation, mais seulement l’individuation en général.

Summa Theologiae I, q. 30 a. 4 co. [...]-7 Nomina enim generum vel specierum, ut homo vel animal, sunt imposita ad significandum ipsas naturas communes; non autem intentiones naturarum communium, quae significantur his nominibus genus vel species. Sed individuum vagum, ut aliquis homo, significat naturam communem cum determinato modo existendi qui competit singularibus, ut scilicet sit per se subsistens distinctum ab aliis. Sed in nomine singularis designati, significatur determinatum distinguens, sicut in nomine Socratis haec caro et hoc os. Hoc tamen interest, quod aliquis homo significat naturam, vel individuum ex parte naturae, cum modo existendi qui competit singularibus, hoc autem nomen persona non est impositum ad significandum individuum ex parte naturae, sed ad significandum rem subsistentem in tali natura.

En effet, les noms de genre ou d’espèce, par exemple “ homme ”, “ animal ”, signifient formellement les natures communes mêmes, et non pas les intentions logiques des natures communes ; ce sont les termes “ genre ” ou “ espèce ” qui signifient ces intentions. Tandis que l’individu indéterminé, par exemple : “ quelque homme ”, signifie une nature commune avec le mode déterminé d’existence qui appartient aux singuliers, savoir : d’être par soi subsistant à part des autres. Enfin, le nom d’un singulier déterminé comprend dans sa signification les caractères distincts déterminés : dans “ Socrate ”, par exemple, on évoque cette chair et ces os. Il y a pourtant une différence à noter : “ Quelque homme ” signifie l’individu par le biais de sa nature posée avec le mode d’existence propre au singulier ; tandis que le nom de “ personne ” ne signifie pas formellement l’individu du côté de sa nature, il signifie la réalité qui subsiste en telle nature.

Cordialement



Message modifié (07-12-2018 23:44)

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Delaporte 
Date:   08-12-2018 13:44

Cher Alcor,

Autre passage très éclairant :

« Anima coniuncta corpori per intellectum cognoscit singulare, non quidem directe, sed per quamdam reflexionem; in quantum scilicet ex hoc quod apprehendit suum intelligibile, revertitur ad considerandum suum actum et speciem intelligibilem quae est principium suae operationis, et eius speciei originem. Et sic venit in considerationem phantasmatum et singularium, quorum sunt phantasmata. » (Q. d. de anima, a. 20 ad s. c. 1)

« L'âme conjointe au corps connaît les singuliers par l’intellect, non pas directement mais par une certaine réflexion. A partir l’appréhension de son intelligible, elle se tourne vers la considération de son acte, puis de l’espèce intelligible au principe de son opération, et enfin sur l’origine de cette espèce. Et par là, elle en vient à la considération de la représentation ainsi que du singulier dont c’est la représentation. »

Autrement dit, c’est en faisant le chemin inverse de celui de l’acquisition de l’intelligible que l’intelligence prend indirectement connaissance du singulier à titre de principe premier de l’intellection et donc de terme final dans la démarche de réflexion.

C'est ainsi qu'encore une fois, l'intelligence peut dire très légitimement « Socrate est un homme », ce qui rejoint la solution que vous-même aviez donnée le premier : « De Socrate, ce que je connais, c'est son humanité », car en accomplissant cette démarche de réflexion (inconsciemment et instantanément), votre intelligence voit que Socrate est principe de votre représentation imaginative, laquelle est principe de votre abstraction universelle.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   08-12-2018 21:20

Cher animateur,

Le «hiatus» est dans «per quamdam reflexionem».

Super Sent., lib. 4 d. 50 q. 1 a. 3 co.

Alors qu’elle est unie au corps, l’âme ne connaît donc que par les formes reçues des choses. C’est pourquoi elle ne connaît pas directement le singulier par la puissance cognitive dans laquelle les formes sont reçues des choses de manière tout à fait immatérielle, mais seulement par les puissances liées à des organes. Mais, de manière indirecte et selon une certaine réflexion, elle [l’âme unie au corps] connaît le singulier aussi par l’intellect, qui ne fait pas usage d’un organe, en tant que, à partir de son objet propre, elle revient à la connaissance de son acte, acte à partir duquel elle revient vers l’espèce, qui est le principe de l’acte d’intellection ; puis, à partir de celle-ci, elle examine les fantasmes, dont l’espèce de cette sorte est abstraite. Et ainsi, elle connaît le singulier par les fantasmes.

Cordialement

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 Re: Les jugements singuliers
Auteur: Stagire 
Date:   09-12-2018 20:30

Cher animateur,

> C'est ainsi qu'encore une fois, l'intelligence peut dire très
> légitimement « Socrate est un homme »

Le problème que pose « Socrate est un homme » est expressément traité à Iª q. 86 a. 1. Et le «hiatus», à Iª q. 86 a. 1 ad 4 : «Ad quartum dicendum quod virtus superior potest illud quod potest virtus inferior, sed eminentiori modo. Unde id quod cognoscit sensus materialiter et concrete, quod est cognoscere singulare directe, hoc cognoscit intellectus immaterialiter et abstracte, quod est cognoscere universale.»

Bref : Hoc cognoscit intellectus immaterialiter et abstracte n'est pas id quod cognoscit sensus materialiter et concrete, quod est cognoscere singulare directe.

D'où le problème concentré sur «indirecte».

Cordialement

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