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 Intelligibilité universelle de l'être ?
Auteur: ouiouioui 
Date:   19-02-2019 02:31

Bonjour,

Il est bien connu que selon saint Thomas, comme pour les autres grands philosophes qui l'ont précédé, tout être est connaissable, car être et vérité sont des transcendantaux, convertibles l'un en l'autre. Cependant, saint Thomas écrit en S. t. I, q.12, a.7:
"Or, nul intellect créé ne peut connaître Dieu infiniment. En effet, un intellect créé connaît l’essence divine plus parfaitement ou moins selon qu’il est pénétré d’une plus grande ou d’une moindre lumière de gloire. Puisque la lumière de gloire, qui est créée, dans quelque intellect créé qu’elle soit reçue, ne peut jamais y être infinie, il est donc impossible qu’un intellect créé connaisse Dieu infiniment. Par suite, est impossible qu’il ait de Dieu une connaissance compréhensive."

On en déduit que, selon saint Thomas, c'est seulement pour Dieu que tout est connaissable, et non pour un être créé. Par conséquent, il serait mieux de dire que tout être est connu, plutôt que tout être est connaissable, car en Dieu tout est actuellement connu, et non seulement potentiellement connu.

Cependant un problème se pose: Le raisonnement selon lequel tout être, puisque convertible avec la vérité, doit être connaissable, est un raisonnement qui se base uniquement sur l'expérience de l'intelligence humaine. Si donc on conclut avec saint Thomas que tout n'est pas connaissable pour l'homme, il s'ensuit que ce raisonnement se basant sur les notions d'être et de vérité n'est pas valide en soi, et sa conclusion (selon laquelle tout est connaissable), pour être prouvée, doit attendre d'abord la preuve de l'omniscience divine.

Que pensez-vous de mon analyse? Ne peut-on prouver que tout est potentiellement connaissable avant d'avoir prouvé que tout est actuellement connu en Dieu?

D.



Message modifié (19-02-2019 02:32)

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: Stagire 
Date:   19-02-2019 23:12

Cher D,

> Cependant, saint Thomas écrit en
> S. t. I, q.12, a.7:
> "Or, nul intellect créé ne peut connaître Dieu infiniment. En
> effet, un intellect créé connaît l’essence divine plus
> parfaitement ou moins selon qu’il est pénétré d’une plus grande
> ou d’une moindre lumière de gloire. Puisque la lumière de
> gloire, qui est créée, dans quelque intellect créé qu’elle soit
> reçue, ne peut jamais y être infinie, il est donc impossible
> qu’un intellect créé connaisse Dieu infiniment. Par suite, est
> impossible qu’il ait de Dieu une connaissance compréhensive."

L'article 7 soulève la question : — Un intellect créé peut-il comprendre l’essence divine?

Et la thèse de Thomas est explicitée dans les trois solutions:

1. “ Comprendre ” a deux sens. L’un, strict et propre, exprimant l’inclusion de l’objet dans le sujet qui comprend. Ainsi, Dieu n’est compris d’aucune manière, ni par un intellect ni autrement, car, infini, il ne peut être inclus dans rien de fini, ce qui ferait que quelque chose de fini l’envelopperait infiniment, comme il est infini lui-même. Or c’est en ce sens que nous parlons de “ comprendre ”. Mais ce mot peut avoir un autre sens, plus large, suivant lequel la compréhension est opposée à la quête. En effet, celui qui atteint quelqu’un, le tenant désormais, est dit le saisir (comprehendere). C’est ainsi que Dieu est compris par les élus, selon ce mot du Cantique (3, 4) : “ Je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas. ” Et tel est le sens des formules employées par l’Apôtre. La “ compréhension ” est alors un des trois dons de l’âme bienheureuse, correspondant à l’espérance comme la vision correspond à la foi, et la jouissance à l’amour de charité. Parmi nous, tout ce qui est vu n’est pas pour cela tenu et possédé ; car on voit bien des choses à distance, bien des choses qui ne sont pas en notre pouvoir. Nous ne jouissons pas non plus de tous les biens que nous avons, soit parce qu’on n’y trouve pas de plaisir, soit parce qu’ils ne sont pas la fin ultime de notre désir, capables d’assouvir le désir et de l’apaiser. Mais en Dieu, les élus ont ces trois choses : car ils voient Dieu ; le voyant ils le tiennent présent, parce qu’il est en leur pouvoir de le voir sans cesse, et en le tenant ils en jouissent, comme de la fin ultime qui comble le désir.

2. Quand on dit que Dieu est incompréhensible, on ne veut pas signifier que quelque chose de lui ne soit pas vu ; on entend qu’il n’est pas vu aussi parfaitement qu’il est visible. Lorsqu’une proposition susceptible de démonstration est connue par une raison simplement plausible, rien d’elle ne demeure inconnu pour autant, ni le sujet, ni le prédicat, ni leur lien ; mais, tout entière, cette proposition est connue avec moins de perfection qu’elle n’est connaissable. Ainsi S. Augustin définit-il la compréhension en disant : “ Un objet est compris quand on le voit de telle sorte que rien de lui n’échappe à celui qui voit ; ou bien quand ses limites peuvent être enveloppées du regard. ” En effet, on enveloppe du regard les limites de la chose connue quand on parvient au terme de sa cognoscibilité.

3. “ Totalement ” concerne la manière d’être de l’objet ; non pas en ce sens que toute sa manière d’être ne soit pas connue, mais parce que le mode d’être de l’objet n’est pas celui de l’être connaissant. Donc celui qui voit Dieu par son essence voit en lui qu’il existe infiniment et qu’il est infiniment connaissable ; mais ce mode d’infinité n’appartient pas à celui qui connaît, en ce sens que lui-même connaîtrait infiniment. C’est ainsi qu’on peut connaître avec probabilité qu’une proposition est démontrable, sans connaître soi-même sa démonstration.

Cordialement

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: Delaporte 
Date:   20-02-2019 09:33

Cher 3 oui,

En fait, l'expression d'origine chez Aristote, c'est bien "Plus connu en soi" et non pas "Plus connaissable en soi", ce qui rejoint votre analyse.

La notion même de forme (ce qui donne d'être) implique qu'elle soit d'ordre intellectuel. C'est ce qu'il y a d'intellectuel et, ajoutera Aristote, "ce qu'il y a de plus divin" en toutes choses. Or, Dieu est "Ipsum intelligere subsistens", c'est à dire l'acte même d'intelligence subsistant".

Cordialement

L'animateur

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: ouiouioui 
Date:   25-02-2019 06:51

Mais diriez-vous donc qu'il est impossible de prouver la proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la proposition "tout est connu"?

D.

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: Stagire 
Date:   27-02-2019 16:50

Cher D,

> Mais diriez-vous donc qu'il est impossible de prouver la
> proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la
> proposition "tout est connu" ?

La question est donc : est-il impossible de prouver la proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la proposition "tout est connu", ou pas ?

S’il est vrai qu’il est impossible de prouver la proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la proposition "tout est connu", il s’ensuit que : il est nécessaire d'avoir prouvé la proposition "tout est connu" avant de pouvoir prouver la proposition "tout est connaissable".

S’il est nécessaire d'avoir prouvé la proposition "tout est connu" avant de pouvoir prouver la proposition "tout est connaissable", comment prouve-t-on la proposition "tout est connu" ?

Répondre à la question : « comment prouve-t-on la proposition "tout est connu" ?» consiste à offrir une preuve que la proposition "tout est connu" est vraie.

Il est clair qu’on ne connaît pas que la proposition "tout est connu" est vraie sans en avoir découvert la preuve. Avant d’en avoir découvert la preuve, il est clair qu’on ne connaît pas que la proposition "tout est connu" est vraie ; donc, il n’est pas vrai que : "tout est connu ».

Il n’est pas moins clair qu’on connaît que la proposition "rien n’est connu" est fausse, parce qu’il est connu que : « Il est clair qu’on ne connaît pas que la proposition "tout est connu" est vraie sans en avoir découvert la preuve.»

Posons le quaterne des inférences immédiates :
A. Tout est connu. (faux) — E. Rien n’est connu. (Faux)
I. Quelque est connu. (Vrai) — O. Quelque n’est pas connu. (Vrai)

Ce quaterne d’ inférences immédiates est une preuve de : «avoir prouvé la proposition "tout est connu"» ; c’est même une preuve que la proposition "tout est connu" n’est pas vraie.

S’ensuit-il que : «il est impossible de prouver la proposition "tout est connaissable"» ?

Il est clair que tout connu est connaissable, ce sans quoi ce connu ne le serait pas.

Or, on a une preuve que la proposition "tout est connu" n’est pas vraie.

Donc…

Cordialement

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: Stagire 
Date:   27-02-2019 20:08

Cher D,

> Mais diriez-vous donc qu'il est impossible de prouver la
> proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la
> proposition "tout est connu"?

Par ailleurs :

De veritate Q1 A2 Ad 4

Ad quartum dicendum, quod Augustinus loquitur de visione intellectus humani, a qua rei veritas non dependet. Sunt enim multae res quae nostro intellectu non cognoscuntur ; nulla tamen res est quam intellectus divinus non cognoscat actu, et intellectus humanus in potentia ; cum intellectus agens dicatur quo est omnia facere, intellectus possibilis quo est omnia fieri. Unde in definitione rei verae potest poni visio in actu intellectus divini, non autem intellectus humani nisi in potentia, sicut ex superioribus patet.

4° Saint Augustin parle de la vision de l’intelligence humaine, de laquelle la vérité de la réalité ne dépend pas : en effet, il est de nombreuses choses qui ne sont pas connues de notre intelligence. Cependant il n’en est aucune que l’intelligence divine ne connaisse en acte, et que l’intelligence humaine ne connaisse en puissance, puisqu’il est dit que l’intellect agent est « ce qui est capable de produire toutes choses », et que l’intellect possible est « ce qui est capable de devenir toutes choses ». On peut donc placer dans la définition de la chose vraie la vision en acte de l’intelligence divine, mais non de l’intelligence humaine, si ce n’est en puissance, comme il ressort de ce qui précède.

Cordialement

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: Delaporte 
Date:   01-03-2019 11:35

Cher 3oui,

« Mais diriez-vous donc qu'il est impossible de prouver la proposition "tout est connaissable" avant d'avoir prouvé la proposition "tout est connu"? » demandez-vous.

Mais peut-être tout n’est-il pas connaissable. Que signifie “être connaissable” ? Sans entrer dans des explications hors de propos, nous dirons qu’est connaissable la forme qui informe la réalité et participe à son essence. Pour être tout à fait rigoureux, c’est cette dernière qui est connue, c’est-à-dire l’union de la forme et de la matière non individuée. C’est l’essence des choses qui vient elle-même informer l’intellect patient, et le rendre par conséquent “con-forme” à la chose. On peut dire qu’alors, l’intelligence connaît.

L’essence est un acte, et par conséquent, tout ce qui n’est pas acte n’est pas connaissable en soi, mais uniquement, si possible, par le biais de l’acte. Ainsi, une puissance n’est pas connaissable en soi, mais uniquement par l’opération (acte) qu’elle pose, voire même par l’objet qui finalise cette opération. La matière, de soi, n’est pas connaissable non plus, ni d’ailleurs par son acte, car elle n’en a pas. Elle est à peine atteignable par analogie de proportionnalité.

En outre, l'intelligence connaît dans l'universel, de sorte que le singulier comme tel ne lui est pas connaissable directement, mais après “retour sur le phantasme”, comme l'écrit Aristote.

Par ailleurs, l’intelligence humaine est enchaînée à la connaissance sensible, et ceux-ci portent sur les caractéristiques matérielles des choses. Par conséquent, à nouveau, les êtres immatériels ne seront pas connaissables pour nous, si ce n’est pas analogie de proportionnalité.

Donc d’entrée de jeu, nous pouvons dire que pour nous, tout n’est pas connaissable dans son essence.

La question qui se pose alors, c’est “Mais d’où vient que certaines choses soient connaissables ?” ; d’où vient qu’il y ait cette homogénéité de puissance à acte entre la forme des choses naturelles et la puissance de l’intelligence humaine ? La réponse de Thomas est assez connue : l’Esprit s’adresse à l’esprit. La forme des choses est d’origine spirituelle, donc accessible à l’esprit humain, parce qu’elle a été conçue par l’Esprit. L’Esprit, c’est-à-dire Dieu, connaît toutes choses, parce qu’il en est l’auteur. Il les connaît donc d’une façon différente de nous, qui ne pouvons que les contempler, sans pouvoir agir sur elles. Dieu connaît la création comme un artisan connaît son œuvre parce qu’il l’a conçue et faite de ses mains.

Tout n’est donc pas connaissable pour nous, du moins directement et dans son essence, mais la possibilité même que certaines choses nous soient connaissables nous conduit à conclure à l’existence d’un Esprit qui connaît tout pour les avoir produites dans l’être. Y compris les singuliers ou la matière.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Question sur la preuve de l'intelligibilité universelle de l'être
Auteur: ouiouioui 
Date:   07-07-2019 10:21

Cher Delaporte,

J'aimerais revrnir sur ce que vous me disiez il y a quelques mois:

> Tout n’est donc pas connaissable pour nous, du moins
> directement et dans son essence, mais la possibilité même que
> certaines choses nous soient connaissables nous conduit à
> conclure à l’existence d’un Esprit qui connaît tout pour les
> avoir produites dans l’être. Y compris les singuliers ou la
> matière.

Puisqu'il faut d'abord prouver que Dieu connaît tout avant de savoir que tout est connaissable, j'en déduis qu'il faut également avoir démontré l'omniscience divine avant de savoir que la vérité est un transcendantal. En effet, la vérité entre dans la liste des transcendantaux parce que, dit-on, l'être est convertible avec le vrai. Cependant cela ne serait pas vrai si certains être n'étaient pas connaissables, car alors il ne serait pas vrai de dire de l'être en général qu'il est convertible avec le vrai (vérité impliquant intelligibilité). Cette remarque peut également se transposer au cas du bien.
Pourtant, il me semblait que la convertibilité de l'être avec les transcendantaux était une donnée première.

Bien à vous,

D.



Message modifié (13-07-2019 15:25)

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