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 Preuve de l'intelligence divine chez saint Thomas
Auteur: ouiouioui 
Date:   13-07-2019 16:14

Bonjour,

Saint Thomas, dans sa Somme contre les Gentils, expose plusieurs arguments pour prouver que Dieu est intelligent (I, ch. 44). L'un d'eux (celui se basant sur l'immatérialité divine) est celui qui est choisi pour démontrer la même chose dans la Somme théologique (I, qu.14, art.1). Cependant, après avoir étudié chacun de ces arguments, j'arrive à la conclusion que ce sont là plutôt ce que l'on appellerait des "arguments probables", mais non des preuves au sens propre, c'est-à-dire permettant d'acquérir une certitude apodictique quant à la conclusion. J'aimerais ici les passer en revue, afin de mettre en évidence ce que j'entends (et j'apprécierais bien sûr vos opinions en retour).

Je distingue sept arguments centraux:

1) "il faut réduire tous les mobiles, comme on peut le prouver, à un unique Premier, qui se meut soi-même. Mais ce qui se meut soi-même se meut par désir et connaissance ; seuls des êtres doués de ces deux qualités, l'expérience le montre, se meuvent eux-mêmes, trouvant en eux aussi bien de quoi être mus que de ne l'être pas. Donc, dans le Premier Mobile moteur de soi, la part motrice doit être pourvue de désir et de connaissance."

La prémisse que j'ai soulignée est celle qui me paraît faire problème. En effet, même si dans notre expérience limitée, seuls les êtres doués de ces deux qualités se meuvent eux-mêmes, cela ne prouve pas que c'est le cas pour tout ce qui se meut soi-même. Pour démontrer la proposition "tout être qui se meut soi-même est connaissant", il faudrait montrer que "connaissant" soit analytiquement contenu dans "qui se meut-soi même", ce qui ne semble pas faisable.

2) "Le Premier Moteur, en effet, est principe universel du mouvement. Mais tout moteur, on le sait, meut en vertu d'une certaine forme, qu'il vise, en agissant ; la forme par laquelle meut le Premier Moteur doit donc être Forme universelle, et Bien universel. Or, une forme universelle ne se trouve que dans un intellect. C'est ainsi que le Premier Moteur, qui est Dieu, doit être intelligent."

C'est ici, il me semble, un total non sequitur. Que le Premier moteur soit principe universel de mouvement veut simplement dire que sa causalité s'exerce sur tout. Et donc cela implique seulement que la forme par laquelle il agit soit "universelle" au sens où sa causalité s'exerce sur tout, mais non pas au sens où elle serait une forme connue.

3) "Dans aucun ordre de moteurs, on ne trouvera un moteur intellectuel qui soit instrument d'un moteur sans intelligence : c'est le contraire plutôt. Mais comparés au Premier Moteur, qui est Dieu, tous les moteurs du monde sont comme des instruments par rapport à l'agent principal. Or, dans le monde déjà, on trouve beaucoup de moteurs intelligents ; impossible donc que le Premier Moteur soit moteur sans intelligence. Dieu est intelligent, nécessairement."

La première premisse de cet argument (soulignée) n'est en rien démontrée, et ne me paraît pas démontrable. À moins peut-être qu'il faille ici comprendre implicitement la fameuse prémisse de la cinquième voie : « Or, ce qui est privé de connaissance ne peut tendre à une fin que dirigé par un connaissant et intelligent, comme la flèche par l'archer.» Mais même ainsi, le problème demeure, car saint Thomas ne démontre pas non plus cette prémisse. C'est le problème dont je discutais avec Stagire dans un fil un peu plus bas. On pourait en effet supposer que la nature des choses soit nécessaire et suffisante pour expliquer leur tendance vers une fin, sans besoin de recourir à une cause intelligente comme explication ce cette tendance.


4) "Dès là qu'une chose est sans matière, elle est intelligente. Le signe en est que les formes deviennent formes intellectuelles, en acte, par abstraction de la matière. C'est même pourquoi l'intelligence a pour objets des universaux, et non des singuliers : le principe d'individuation, c'est la matière. Mais les formes, intellectuellement perçues en acte, ne font plus qu'un avec l'intellect en acte d'intellection. Si donc le fait d'être sans matière suffit à rendre les formes objets actuels d'intellection, c'est que le fait même d'être sans matière suffit à caractériser un sujet intelligent. Or, on l'a montré plus haut, Dieu est absolument immatériel. Il est donc intelligent."

C'est ici le même argument que dans la Somme théologique:

"il faut observer que les êtres doués de connaissance se distinguent des non-connaissants en ce que ceux-ci n’ont d’autre forme que leur forme propre ; tandis que l’être connaissant, par nature, la capacité de recevoir, en outre, la forme d’autre chose : car la forme du connu est dans le connaissant. Et il est évident par là que la nature du non-connaissant est plus restreinte et plus limitée ; celle, au contraire, des connaissants ayant une plus grande ampleur et une plus large extension. Ce qui a fait dire au Philosophe que “ l’âme est d’une certaine manière toutes choses ”. Or, c’est par la matière que la forme est restreinte, et c’est pourquoi nous disions plus haut que les formes, à mesure qu’elles sont plus immatérielles, accèdent à une sorte d’infinité. On voit donc que l’immatérialité d’un être est ce qui fait qu’il soit doué de connaissance, et son degré de connaissance se mesure à son immatérialité. [...] Comme Dieu est au sommet de l’immatérialité, ainsi qu’on l’a vu par ce qui précède, il est en conséquence au sommet de la connaissance. "

Le problème ici est le suivant: ce n'est pas parce que tous les êtres immatériels dont nous avons l'expérience sont des intelligences, que l'on peut être sûr que tous les êtres immatériels en existence sont des intelligences. Certes, la matière empêche l'intelligence, et certes, toutes les intelligences sont immatérielles, mais cela ne prouve pas que l'immatérialité soit une condition suffisante pour l'intelligence. Et certes, l'immatérialité semble être une condition suffisante pour rendre une forme intelligible, mais ce n'est pas encore là une preuve qu'elle soit suffisante pour la rendre intelligente. On constate même plutôt le contraire: les formes intelligibles ne deviennent pas intelligentes du simple fait qu'elles soient abstraites. Par exemple, le concept de "cause" est certes intelligible, mais il n'est pas pour cela intelligent. Autrement, à chaque fois que l'on abstrairait un nouveau concept on créerait un nouvel être intelligent, ce qui est absurde.
Bref, on n'a pas de quoi pouvoir passer de "toutes les intelligences sont immatérielles" à "tous les immatériels sont intelligents". Partir de l'immatérialité de Dieu n'est donc pas suffisant pour prouver qu'il soit intelligent.

5) "À Dieu ne manque aucune des perfections qu'on trouve dans les êtres, de quelque genre qu'ils soient, nous l'avons vu plus haut ; ce qui n'entraîne pourtant en lui aucune composition interne, on l'a montré également. Mais, de toutes les perfections existantes, la toute première est bien d'avoir l'intelligence : puisque, par elle, on est en quelque manière toutes choses, recueillant en soi les perfections de toutes. Dieu est donc intelligent."

Pour que cet argument soit concluant, il faudrait montrer que le prédicat "intelligent" n'implique pas de soi d'imperfection, ce qui ne semble pas être faisable, car ce concept est pour nous trop obscur, à tel point que nous sommes même incapables d'en fournir une vraie définition. Définir l'intelligence implique en effet de définir la conscience, ce que nul homme n'a réussi. Rien n'indique donc que l'intelligence puisse être dans un état où elle n'ait aucune imperfection. C'est peut-être possible, mais rien ne nous le prouve. Plotin, par exemple, pensait que toute intelligence, du fait d'être intelligence, était imparfaite en un certain degré, et c'est pourquoi il niait l'intelligence de l'Un.

6) "Tout ce qui tend vers une fin d'une façon déterminée, ou bien se donne à soi-même sa fin, ou bien la reçoit d'un autre : autrement, il n'irait pas plus à telle fin qu'à telle autre. Or, les êtres de la nature tendent à des fins déterminées : ce n'est pas par hasard qu'ils trouvent ce qu'il leur faut : autrement, ils n'arriveraient pas à l'existence toujours ou le plus souvent, mais rarement ; car le hasard est leur lot. Or ces êtres de la nature ne se donnent pas à eux-mêmes leur fin ; ils ne connaissent pas l'idée de fin. Leur fin leur est donc nécessairement fournie par un autre, qui sera ainsi l'auteur de la nature. Cet Auteur, c'est celui qui donne l'acte d'être à toutes choses, et qui est, par lui-même, l'Acte d'être nécessaire, celui que nous appelons Dieu. Mais il ne pourrait fournir à la nature sa fin, s'il n'était doué d'intellect. Ainsi, Dieu est intelligent."

C'est ici encore une reformulation de la cinquième voie, dont nous avons déjà parlé.

7) "Tout ce qui est imparfait dérive d'un principe parfait : ontologiquement, en effet, le parfait précède l'imparfait, comme l'acte précède la puissance. Or, les formes telles qu'on les trouve dans les choses particulières sont des formes imparfaites : puisqu'elles s'y trouvent partagées, en quelque sorte, et non selon toute leur définition, qui est universelle. Ces formes dérivent donc, nécessairement, d'autres formes, celles-là parfaites, et non particularisées. Mais de telles formes parfaites ne peuvent exister qu'à l'état d'idées en acte : aucune forme n'existe à l'état universel, son état propre, sinon dans un intellect. Par voie de conséquence, ces formes doivent être également intelligentes, si elles sont subsistantes : or, si elles ne subsistent pas, elles n'agiront pas. C'est ainsi que Dieu doit avoir l'intelligence : lui qui est l'Acte premier, subsistant, d'où tout le reste provient."

La prémisse que j'ai soulginée me paraît très discutable, sinon carrément fausse. En effet, soit une chose correspond à une définition, soit elle n'y correspond pas, il n'y a pas d'entre deux possibles. Par exemple, soit un animal a tout ce qui entre dans la définition d'un cheval (et alors c'est un cheval), soit il ne l'a pas (et alors ce n'est pas un cheval). Même s'il ne lui manquait qu'une seule chose de la définition, cela n'en ferait pas un "cheval imparfait". Cela en ferait simplement autre chose qu'un cheval. Et certes, il y a des chevaux plus parfaits que d'autres, mais cela ne tient pas à la forme de l'équinité elle-même (qu'ils ont touts également et parfaitement en eux), mais plutôt à des accidents : certains sont en meilleure santé que d'autres, ou sont plus rapides que d'autres, etc. Il ne me semble donc pas nécessaire de faire appel à une "Équinité universelle" pour rendre compte de l'équinité dans les individus.
Mais supposons, si vous le voulez, que l'équinité soit effectivement "imparfaite" dans les chevaux individuels. Là non plus la nécessité de faire appel à cette "Équinité universelle" ne se présenterait. La seule chose qui est nécessaire est de faire appel à une perfection absolue, pour expliquer tous les êtres imparfaits du monde. Mais rien n'indique que dans cette absolue perfection doivent se trouver formellement l'Équinité universelle, l'Humanité universelle, etc.

En somme, même si certains de ces arguments donnent une certaine probabilité à la proposition "Dieu est intelligent", aucun ne me semble assez conculant pour pouvoir être considéré comme une preuve au sens strict (c'est-à-dire au sens où il donnerait une certitude apodictique à la conclusion).

Merci d'avance pour vos commentaires et suggestions.

D.



Message modifié (10-08-2019 08:50)

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