Auteur: Stagire
Date: 22-04-2011 06:22
Cher Kyliiolos,
Votre message contient divers sujets de discussion que je vais reprendre un à un en partant de votre texte.
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1. Vous écrivez :
«Je vais travailler les références que vous m'avez donné, et je vous en remercie également. Le savoir est une tâche bien ingrate : il ne doit rien à l'estime, quand bien même celle-ci a le malheur d'avoir pour objet un Saint aussi vénérable que Thomas. Mais s'il ne doit rien à l'estime, il doit tout à l'instruction, et c'est pourquoi je ne me risquerais pas à l'orgueil de disputer sur des références que je ne maîtrise pas, ou bien encore de présenter de nouveaux arguments sous un vocabulaire Kantien (ce qui pourrait à terme donner lieux quiproquos et pétitions de principe).»
«Le savoir est une tâche [non seulement] bien ingrate», mais bien décourageante si l’immensité de notre ignorance est prise et en compte. À cet égard, la mienne est immense ;-)
En ouvrant ce fil sur la «préférence nationale», un sujet qui anime beaucoup les Français, j’ai fait appel à Thomas d’Aquin, en copiant ce que j’avais lu chez Pierre Martin, auteur de «Patrie Nation État selon l’ordre social chrétien», livre dont je recommande la lecture à quiconque s’intéresse à ces sujets.
Dans la seconde première de son livre, intitulée «Concepts. devoirs, erreurs», l’auteur aborde «Les devoirs envers la patrie, la nation et l’État». Le premier devoir, dit l’auteur, est : «5. Aimer. Aimer implique : 5.1 Prendre conscience des bienfaits reçus, 5.2 Manifester une piété filiale, 5.3 Avoir un amour de préférence. C’est au 5.3 que j’ai lu le passage de Thomas qui m’a conduit à IIa IIae, QUESTION 26, ARTICLE 8.
L’auteur cite aussi : Augustin Doctrine chrétienne L I, c. 28 ; Léon XIII Sapientiæ Christianæ, Pie X Discours à l’évêque d’Orléans, Benoît XV Diuturni, Pie XII Summi Pontificatus, et conclut : «Le principe de la préférence nationale est donc éminemment chrétien et correspond à ce que l’Église appelle l’ordre dans la charité, qui est un ordre de priorité dns le bien que l’on peut faire.»
Dans la seconde partie de son livre, intitulée «Questions disputées», l’auter aborde aussi la question de l’immigration. «La Bible demande d’accueillir l’étranger», écrit-il. «C’est l’argument que les chrétiens progressistes avancent pour faire accepter l’immigration massive et empêcher toute résistance face à ce phénomène», poursuit-il. Et de citer : le bon Samaritain (Luc, 10, 29-37), «Si un étranger habite en votre terre...» (Lévitique, 19, 33-34), «J’étais sans asile, et vous m’avez recueilli» (Matthieu XXV, 35). Sed contra : Admets chez toi un étranger, et il te renversera au milieu du désordre et il t’éloignera de tes propres biens (L’ecclésiatique, II, 36)
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2. Vous écrivez :
«Je me permettrait cependant, si vous le voulez bien et avant que je ne quitte ce sujet, une remarque très brève que ma conscience morale m'oblige à vous présenter (car si j'agissais à l'encontre des obligations subjectives de ma conscience, quand bien même celles-ci iraient à l'encontre de ce qui est bon d'un point de vue objectif, alors vous-même devriez m'en blâmer).»
À Somme théologique Ia IIae, QUESTION 21: LES CONSÉQUENCES DES ACTES HUMAINS RELATIVEMENT À LEUR BONTÉ ET À LEUR MALICE, ARTICLE 2 : L'acte humain, en tant qu'il est bon ou mauvais, est-il louable ou coupable?, Thomas d'Aquin écrit :
«Objections
1. Il semble que non. Selon le Philosophe, "le péché se trouve même dans les actions régies par la nature". Or, ces actions n'entraînent ni louange, ni culpabilité, dit Aristote. Donc un acte humain, du fait qu'il est mauvais ou péché, n'a pas raison de faute et de même il n'est pas louable du fait qu'il est bon.
2. Le péché se rencontre dans les oeuvres de l'art comme dans les actes moraux. En effet, dit le Philosophe, "le grammairien qui n'écrit pas correctement et le médecin qui ne prescrit pas une bonne potion pèchent également". Mais on ne juge pas coupable un artisan du fait que son ouvrage est mauvais, car l'habileté réside en ce domaine à faire bien ou mal quand on le veut. Donc un acte moral n'est pas coupable non plus du fait qu'il est mauvais.
3. Denys dit que "le mal est faible et impuissant". Or, la faiblesse et l'impuissance excusent de la faute, en tout ou en partie. Donc un acte humain n'est pas coupable du fait qu'il est mauvais.
Cependant:
Le Philosophe appelle louables les actions vertueuses, et blâmables ou coupables les actions opposées. Or les actes bons sont des actes vertueux, car "la vertu rend bon celui qui la possède et rend son oeuvre bonne", si bien que les actes opposés sont mauvais. Donc l'acte humain est louable ou coupable.
Réponse :
De même que le mal est plus vaste que le péché, le péché à son tour est plus vaste que l'acte coupable. Un acte est dit coupable ou louable du fait qu'il est imputé à l'agent; car louer ou blâmer n'est rien d'autre qu'imputer à quelqu'un la bonté ou la malice de son acte. Car l'acte est imputé à l'agent lorsqu'il est en son pouvoir de telle sorte qu'il le maîtrise. C'est le cas dans tous les actes volontaires, parce que la volonté confère à l'homme la maîtrise de ses actes, comme nous l'avons dit. Il s'ensuit que dans les seuls actes volontaires, le bien et le mal constituent la raison de louange et de culpabilité; dans ces actes, le mal, le péché et l'acte coupable sont une même chose.
Solutions [des objections]:
1. Les actes naturels ne sont pas au pouvoir de l'agent, parce que sa nature est entièrement déterminée. C'est pourquoi, s'il y a du péché dans ces actes, il n'y a pas là de faute.
2. Dans le domaine de l'art la raison ne joue pas le même rôle que dans celui de la morale. En art, la raison s'ordonne à une fin particulière qu'elle a inventée; en morale, elle s'ordonne à la fin générale de la vie humaine. Et la fin particulière est ordonnée à la fin générale. Comme il y a péché lorsqu'on s'écarte de l'ordre qui unit l'acte à la fin, nous l'avons dit -, il peut y avoir dans l'art deux sortes de péchés. L'un consiste dans la déviation par rapport à la fin particulière que s'est proposée l'artisan, et celui-là est propre à l'art; par exemple, lorsqu'un artisan voulant bien faire une chose l'exécute mal, ou fait bien ce qu'il voulait faire mal. L'autre péché consiste dans une déviation par rapport à la fin générale de la vie humaine. En ce sens, l'artisan péchera s'il veut exécuter, et s'il exécute en effet un mauvais ouvrage qui trompera un autre homme. Mais ce péché n'est pas propre à l'artisan comme tel; il lui appartient comme homme; en sorte que dans le premier cas, c'est l'artisan comme artisan qui pèche, dans le second, c'est l'homme comme homme. Mais dans la morale, qui met la raison en rapport avec la fin générale de la vie humaine, le péché et le mal résultent toujours de la déviation à l'égard de cette fin; et, dans ce cas, l'homme pèche en tant qu'il est homme et agent moral. De là cette déclaration du Philosophe: "Dans l'art il vaut mieux pécher volontairement, mais il n'en est pas de même par rapport à la prudence" et aux autres vertus morales que la prudence gouverne.
3. La faiblesse qui se trouve dans le mal volontaire est soumise au pouvoir de l'homme; par suite, elle n'enlève ni ne diminue la culpabilité.»
L’énoncé de la question distingue déjà : l'acte humain, i.e. fruit du libre arbitre, sa bonté, sa méchanceté, sa louabilité, sa culpabilité. Et la réponse reprend la distinction : «le mal est plus vaste que le péché, le péché à son tour est plus vaste que l'acte coupable». Puis, elle la développe : comme «dans tous les actes volontaires, (...) la volonté confère à l'homme la maîtrise de ses actes», «le bien et le mal constituent la raison de louange et de culpabilité».
Et la première question concerne «le bien et le mal» considérés en notion, notion qui devient «raison de louange et de culpabilité», laquelle est seconde. Dans votre vocabulaire, «ce qui est bon d'un point de vue objectif» est premier, alors qu’est seconde la question du «blâmer». Thomas note : «louer ou blâmer n'est rien d'autre qu'imputer à quelqu'un la bonté ou la malice de son acte», «car l'acte est imputé à l'agent lorsqu'il est en son pouvoir de telle sorte qu'il le maîtrise».
Alors que la première question concerne la science du bien et du mal, la seconde concerne la conscience. Dans «conscience», le «con» signifie l’unité entre l’élection qui suit la délibération et la science. Évidemment, si la science en est absente d’une «con-science», il y a rupture de l’unité. Or, la rupture de l’unité chez l’être entraîne le non-être.
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3. Vous écrivez :
«Cette remarque porte sur votre réfutation de ma considération qui faisait tomber la question des clandestins sous l'éthique appliquée. Puisque vous êtes en désaccord avec les principes qui la fonde de manière synthétique, je vais tente de la fonder de manière analytique, avec cet exemple :»
Une conscience sans science n’est rien. Je viens d’expliquer pourquoi il en est ainsi.
Par ailleurs, examinons votre expression «éthique appliquée». Qu’est-ce qui est «appliquée» ? «L’éthique», si je vous comprends bien. Alors, «l’éthique» est antérieure à «appliquée».
Peut-il en être autrement ? Autrement dit, est-ce que «l’éthique» peut suivre de «appliquée» ; est-ce que «l’éthique» peut suivre de «application» ? Il suffit de formuler la question pour en voir le contre-sens.
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4. Vous écrivez :
«... avec cet exemple :
1.Vous ne voudriez pas, selon ces mêmes principes pratiques que vous défendez, qu'un clandestin gravement malade, amputé de deux membres et ayant une compagne aimante en France soit renvoyé dans un pays en guerre ou l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans.
2.D'où l'on déduit qu'il existe au moins un cas de figure ou vous ne voudriez pas qu'un clandestin soit expulsé.
3.S'il existe un tel cas particulier faisant exception à cet établissement (prétendu) par voie démonstrative de la nécessite morale de l'expulsion, si infime soit-il d'un point de vue quantitatif, alors les principes pratiques qui se déduisent de cette première certitude qu'est l'Être doivent eux-même ici s'appliquer en fonction de critères dont les objets sont absolument sujets à des déterminations quantitatives dont la loi morale fixe la valeur (en l'occurrence le degré de besoin du réfugier).
4.Or, toute détermination quantitative est accidentelle en ce qu'elle est relative à des conditions contingentes de l'existence, qui ne sont elles-mêmes connues qu'a posteriori.
5.Donc l'application des principes pratiques (connus par notre seul intellect) doit être, dans le cas des sans-papiers, relative à la connaissance empirique que nous avons de telles déterminations conditionnelles, déterminations par suite subsumées sous les conditions de la loi morale.
6.Donc la question de l'expulsion des sans-papiers ne peut et ne doit pas être résolue par une démonstration a priori, mais doit l'être de manière différenciée, par l'éthique appliquée.»
Dans «cet exemple», vous posez une prémisse en (1), et vous en tirer un conséquent en (2) où vous écrivez : «D’où l’on déduit». Puis, reprenant ce conséquent en en faisant un antécédent en (3), comme majeure, vous y joignez une mineure en (4) avec «or», et vous tirez de ces deux prémisses un conséquent en (5).
Votre premier raisonnement est donc :
«1.Vous ne voudriez pas, selon ces mêmes principes pratiques que vous défendez, qu'un clandestin gravement malade, amputé de deux membres et ayant une compagne aimante en France soit renvoyé dans un pays en guerre ou l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans.
2.D'où l'on déduit qu'il existe au moins un cas de figure ou vous ne voudriez pas qu'un clandestin soit expulsé.»
Concentrons-nous sur l’antécédent. Qu’y trouvons-nous ? Nous y trouvons sept éléments :
un clandestin
gravement malade
amputé de deux membres
ayant une compagne aimante en France
un pays en guerre
[un pays] où l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans
soit renvoyé
Appelons notre sujet : Titus. C’est Titus qui est :
un clandestin
gravement malade
amputé de deux membres
ayant une compagne aimante en France
un pays en guerre
[un pays] où l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans
soit renvoyé
À Ia IIæ,question 7 Les circonstances des actes humains, article 2 Le théologien doit-il prêter attentions aux circonstances ?, Solutions 3, Thomas écrit :
«3. L'examen des circonstances revient aussi bien au moraliste, au politique et au rhéteur. Au moraliste, pour autant qu'en raison des circonstances on atteint ou non le juste milieu de la vertu dans les actes humains et les passions. Au politique et au rhéteur selon que par les circonstances les actes deviennent louables ou blâmables, excusables ou condamnables, mais de façon diverse, car là où le rhéteur persuade, le politique tranche. Enfin au théologien à qui tous les autres arts sont subordonnés, cet examen revient à tous ces titres. Car il rejoint le moraliste pour considérer les actes comme vertueux ou vicieux ; et il considère les actes selon qu'ils méritent châtiment ou récompense, en accord avec le rhéteur et le politique.»
«L'examen des circonstances revient aussi bien au moraliste, au politique et au rhéteur.» «Au moraliste, pour autant qu'en raison des circonstances on atteint ou non le juste milieu de la vertu dans les actes humains et les passions.» «Au politique et au rhéteur selon que par les circonstances les actes deviennent louables ou blâmables, excusables ou condamnables, mais de façon diverse, car là où le rhéteur persuade, le politique tranche.»
Et, «le politique tranche». Que tranche-t-il ? Si, «par les circonstances, les actes deviennent louables ou blâmables, excusables ou condamnables», selon que «en raison des circonstances on atteint ou non le juste milieu de la vertu dans les actes humains.»
Appelons le politique : Caïus. Quel jugement Caïus doit-il porter sur Titus ?
À Contra Gentiles, III, Question 85, Thomas écrit : «Par nature l'homme est un animal politique, ou social. La preuve en est dans ce fait qu'un homme seul ne se suffit pas pour vivre; aussi la nature ne l'a-t-elle suffisamment pourvu qu'en très peu de choses, lui donnant la raison grâce à laquelle il peut se procurer tout ce qui est nécessaire à sa vie, nourriture, vêtement et autres choses semblables, sans toutefois pouvoir les produire seul. Aussi vivre en société est inné en la nature.»
Si Titus se trouve en France comme «clandestin», c’est un immigrant «clandestin» dans une cité, nommée France, dont il n’est pas citoyen. Et, forcément, il est émigrant de quelque autre cité dont il est citoyen. C’est précisément cette autre cité qui est «un pays en guerre» où «l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans».
À Ia IIae, QUESTION 72: LA DISTINCTION ENTRE LES PÉCHÉS, ARTICLE 4: Les péchés se distinguent-ils d'après les personnes qu'ils visent?, Thomas écrit :
«Nous avons dit que le péché est un acte désordonné. Or il doit y avoir dans l'homme trois sortes d'ordre. L'un selon la référence à la règle de raison, en tant que toutes nos actions et passions doivent être mesurées selon la règle de raison. Un autre ordre se réfère à la règle de la loi divine, qui doit diriger l'homme en tout. Et si l'homme était par nature un animal solitaire, cet ordre double suffirait. Mais parce que "l'homme est par nature un animal politique et social", comme le prouve Aristote, il doit nécessairement exister un troisième ordre pour ordonner l'homme à ses semblables avec lesquels il doit vivre.»
Reprenons ! «Il doit y avoir dans l'homme trois sortes d'ordre.»
Le premier : «L'un selon la référence à la règle de raison, en tant que toutes nos actions et passions doivent être mesurées selon la règle de raison.»
Le second : «Un autre ordre se réfère à la règle de la loi divine, qui doit diriger l'homme en tout.»
Le troisième : «Mais parce que "l'homme est par nature un animal politique et social", comme le prouve Aristote, il doit nécessairement exister un troisième ordre pour ordonner l'homme à ses semblables avec lesquels il doit vivre.»
C’est ce troisième ordre que vous niez puisque, pour nous, la nation n’existe pas. Or, selon Thomas : « Et si l'homme était par nature un animal solitaire, cet ordre double suffirait», soit le premier et le second.
Or, il est manifeste que Titus n’est pas «par nature un animal solitaire» puisqu’il arrive en France comme un homme qui est une charge. Quelle est la cité à laquelle il doit être à charge ?
Poursuivons la lecture de Thomas. «De ces différents ordres, le premier contient le deuxième et le dépasse. Car tout ce qui est contenu sous l'ordre de la raison l'est aussi sous celui de Dieu même; mais parmi les choses contenues sous l'ordre de Dieu même, il y en a qui dépassent la raison humaine, telles les choses de la foi et tout ce qui n'est dû qu'à Dieu. Aussi celui qui pèche en ces matières est dit pécher contre Dieu, comme l'hérétique, le sacrilège, le blasphémateur.»
Reprenons ! «De ces différents ordres, le premier contient le deuxième et le dépasse. Car tout ce qui est contenu sous l'ordre de la raison l'est aussi sous celui de Dieu même; mais parmi les choses contenues sous l'ordre de Dieu même, il y en a qui dépassent la raison humaine, telles les choses de la foi et tout ce qui n'est dû qu'à Dieu», pas aux citoyens de la France, chrétien ou pas.
Poursuivons la lecture de Thomas. «Pareillement, le deuxième ordre contient le troisième et le dépasse. Il faut en effet que dans tous nos devoirs envers le prochain nous soyons gouvernés par la raison; mais la raison nous gouverne en outre dans certaines choses qui ne regardent que nous et non le prochain. Et quand il y a faute en ces matières, on dit que c'est pécher contre soi-même; c'est le cas du gourmand, du luxurieux, du prodigue. - Quand, au contraire, on fait une faute dans l'ordre des devoirs envers le prochain, on dit que c'est pécher contre le prochain; tel est le cas du voleur et de l'homicide.»
Reprenons ! «Tel est le cas du voleur et de l'homicide», et de l’immigrant «clandestin».
Poursuivons la lecture de Thomas. «C'est d'ailleurs par des réalités diverses que l'homme s'ordonne à Dieu, à son prochain et à lui-même. De sorte que nous avons là entre péchés une distinction d'après les objets. Et comme c'est par les objets que se diversifient les espèces, cette distinction dénote proprement une diversité d'espèces. - Car les vertus aussi, auxquelles s'opposent les péchés, se distinguent spécifiquement selon cette différence. Il est clair en effet que par les vertus théologales l'homme s'ordonne envers Dieu, par la force et la tempérance envers lui-même, par la justice envers le prochain.»
Reprenons ! «Il est clair en effet que par les vertus théologales l'homme s'ordonne envers Dieu, par la force et la tempérance envers lui-même, par la justice envers le prochain.»
Alors, quel jugement Caïus, le politique, doit-il porter sur Titus ? Titus qui est :
un clandestin : pécheur contre le prochain ;
gravement malade : on le fait soigner ;
amputé de deux membres ; on le pourvoit de prothèses ;
ayant une compagne aimante en France : on lui permet d’émigrer ;
un pays en guerre : on attend la fin de la guerre ;
[un pays] où l'espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans : on les pourvoit d’une aide pour qu’il s’organise en services de santé ;
soit renvoyé : il est renvoyé à la fin de la guerre.
Mais, malgré que, «de ces différents ordres, le premier contient le deuxième et le dépasse», et que «le deuxième ordre contient le troisième et le dépasse», Caïus manque-t-il à la charité ? Non ! Caïus met de l’ordre dans sa charité. Qu’en est-il de Kyliiolos, qui n’est ni Caïus, ni politique ?Son devoir est envers ses co-citoyens, contre qui il pèche. En effet, à De virtutibus, Question 2 : [La charité], Article 7 – La nature raisonnable est-elle un objet digne d’être aimé par charité ?, Thomas écrit :
«C'est pourquoi, comme tous les biens humains sont ordonnés à la béatitude éternelle comme à leur fin ultime, l’amour de charité comprend sous lui tous les amours humains, sauf seulement ceux qui sont fondés sur le péché, qui ne peut pas être ordonné à la béatitude. C'est pourquoi le fait que certains parents s’aiment entre eux, ou certains concitoyens, ou ceux qui font des pèlerinages ensemble, ou quiconque de tel, peut être méritoire et par charité, mais que certains s’aiment entre eux pour s’associer dans le vol ou l’adultère, cela ne peut pas être méritoire même par charité non plus.»
S’ensuit-il que Kyliiolos est blâmable ? Je vous renvoie à : Somme théologique Ia IIae, QUESTION 21: LES CONSÉQUENCES DES ACTES HUMAINS RELATIVEMENT À LEUR BONTÉ ET À LEUR MALICE, ARTICLE 2, cité plus haut
Il s’ensuit que le conséquent que vous posez en (2), là où vous écrivez : «D’où l’on déduit», est rejetable et rejeté.
Que faut-il penser de votre second raisonnement ? Il se lit :
«3.S'il existe un tel cas particulier faisant exception à cet établissement (prétendu) par voie démonstrative de la nécessite morale de l'expulsion, si infime soit-il d'un point de vue quantitatif, alors les principes pratiques qui se déduisent de cette première certitude qu'est l'Être doivent eux-même ici s'appliquer en fonction de critères dont les objets sont absolument sujets à des déterminations quantitatives dont la loi morale fixe la valeur (en l'occurrence le degré de besoin du réfugier).
4.Or, toute détermination quantitative est accidentelle en ce qu'elle est relative à des conditions contingentes de l'existence, qui ne sont elles-mêmes connues qu'a posteriori.
5.Donc l'application des principes pratiques (connus par notre seul intellect) doit être, dans le cas des sans-papiers, relative à la connaissance empirique que nous avons de telles déterminations conditionnelles, déterminations par suite subsumées sous les conditions de la loi morale.
6.Donc la question de l'expulsion des sans-papiers ne peut et ne doit pas être résolue par une démonstration a priori, mais doit l'être de manière différenciée, par l'éthique appliquée.»
À (3), vous repreniez le conséquent en (2), qui est rejeté. Alors, (3) est rejeté. Et, sur (4), (5) et (6), ce que nous venons de dire sur votre premier raisonnement suffit.
Cependant, sur (4), je vous réfère à De virtutibus, q. 5 a. 3 Réponse, que vous pouvez trouver à : http://docteurangelique.free.fr/
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5. Conclusion
Il va de soi que l’examen de votre «exemple», déjà passablement long, pourrait encore être étoffé. Car, c’est toute la philosophie politique de Thomas d’Aquin qui est impliquée.
Par ailleurs, à (3), vous avez introduit : «(en l'occurrence le degré de besoin du réfugier)». La question du réfugié politique et la question du clandestin diffèrent en espèce. Dans votre «exemple», les paragraphes n'étaient pas la problématique sous-jacente.
Cordialement
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