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 Question
Auteur: Stagire 
Date:   20-12-2018 18:59

« On doit affirmer avec force que la condamnation à la peine de mort est une mesure inhumaine, qui blesse la dignité personnelle, quel que soit son mode opératoire. En décidant volontairement de supprimer une vie humaine, toujours sacrée aux yeux du Créateur, et dont Dieu est en dernière analyse le véritable juge et le garant, elle est par elle-même contraire à l’Evangile » (Jorge Bergoglio)

http://laportelatine.org/bibliotheque/doctrine_sociale/171103_peine_de_mort_francois_gleize/171103_peine_de_mort_francois_gleize.php

Thomas d'Aquin, le docteur angélique, écrit : IIª-IIae q. 64 a. 2 ad 3
Ad tertium dicendum quod homo peccando ab ordine rationis recedit, et ideo decidit a dignitate humana, prout scilicet homo est naturaliter liber et propter seipsum existens, et incidit quodammodo in servitutem bestiarum, ut scilicet de ipso ordinetur secundum quod est utile aliis; secundum illud Psalm., homo, cum in honore esset, non intellexit, comparatus est iumentis insipientibus, et similis factus est illis; et Prov. XI dicitur, qui stultus est serviet sapienti. Et ideo quamvis hominem in sua dignitate manentem occidere sit secundum se malum, tamen hominem peccatorem occidere potest esse bonum, sicut occidere bestiam, peior enim est malus homo bestia, et plus nocet, ut philosophus dicit, in I Polit. et in VII Ethic.

Traduction — 3. Par le péché l'homme s'écarte de l'ordre prescrit par la raison ; c'est pourquoi il déchoit de la dignité humaine qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi dans la servitude qui est celle des bêtes, de telle sorte que l'on peut disposer de lui selon qu'il est utile aux autres, selon le Psaume (49, 21) : « L'homme, dans son orgueil ne l'a pas compris ; il est descendu au rang des bêtes ; il leur est devenu semblable », et ailleurs (Pr 11, 29) : « L'insensé sera l'esclave du sage. » Voilà pourquoi, s'il est mauvais en soi de tuer un homme qui garde sa dignité, ce peut être un bien que de mettre à mort un pécheur, absolument comme on abat une bête ; on peut même dire avec Aristote qu'un homme mauvais est pire qu'une bête et plus nuisible.

Question — La peine de mort est-elle une mesure inhumaine, qui blesse la dignité personnelle au point d'être contraire à l’Evangile, comme Jorge Bergoglio le dit, ou faut-il s'en tenir à la doctrine de Thomas d'Aquin selon laquelle on déchoit de la dignité humaine — qui consiste à naître libre et à exister pour soi — en s'écartant de l'ordre prescrit par la raison ?



Message modifié (21-12-2018 00:27)

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 Re: Question
Auteur: Delaporte 
Date:   21-12-2018 10:56

Cher Stagire,

C’est à cause de vous que je suis devenu anti peine de mort alors que j’oscillais auparavant. Vous aviez écrit (je ne sais plus où), cette phrase pleine de sagesse : en cas d’erreur judiciaire, la peine de mort est irréparable, tandis qu’une autre peine peut être remise, voire compensée.

Dans le texte « Par le péché l'homme s'écarte de l'ordre prescrit par la raison ; c'est pourquoi il déchoit de la dignité humaine qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi dans la servitude qui est celle des bêtes, de telle sorte que l'on peut disposer de lui selon qu'il est utile aux autres, selon le Psaume (49, 21) : « L'homme, dans son orgueil ne l'a pas compris ; il est descendu au rang des bêtes ; il leur est devenu semblable », et ailleurs (Pr 11, 29) : « L'insensé sera l'esclave du sage. » Voilà pourquoi, s'il est mauvais en soi de tuer un homme qui garde sa dignité, ce peut être un bien que de mettre à mort un pécheur, absolument comme on abat une bête ; on peut même dire avec Aristote qu'un homme mauvais est pire qu'une bête et plus nuisible. », beaucoup de choses sont à considérer. Je m’en tiendrai strictement aux propos de saint Thomas, sans entrer dans des considérations de légalité ni de droit en général.

Première question : “ce peut être un bien que de mettre à mort un pécheur”. Saint Thomas ne dit pas : “on doit mettre à mort”. La deuxième : dans quelles circonstances l’homme pécheur est-il descendu au rang des bêtes ? La troisième : dans quelles circonstances abat-on une bête ?

J’attaquerai par la dernière : on abat une bête lorsqu’elle est par nature sauvage et carnassière et qu’elle représente un danger immédiat ou même seulement proche. Ce n’est pas le cas de la race humaine qui est de nature domesticable, comme d’autres espèces d’animaux qu’on n’abat pas par principe, mais seulement en cas de danger vital immédiat. Dans ce cas, on peut légitimement se demander si une mise à l’écart définitive n’est pas suffisante pour l’homme. De toute façon, la mise à mort de l’homme en cas de danger vital proche est maintenue, même en l’absence de réelle légitime défense, pour les terroristes ayant ou non passé à l’acte, par exemple. Rares sont ceux qui y échappent. La police a pour consigne de faire feu au moindre risque. Cela se comprend bien, d’ailleurs. Dans ce cas la possibilité de peine de mort est maintenue, même si elle s’exécute en dehors du cadre habituel de l’institution judiciaire. Il n’est pas exclu que cela pose un problème le jour où il y aura erreur.

La seconde question est loin d’être facile à répondre et dépend grandement des avancées de la civilisation. Ce qui paraît bestial aujourd’hui en Europe, a pu paraître bénin voire légitime hier ou ailleurs. On est d’ailleurs en droit de se demander si ceux qui laissent des condamnés moisir 20 ans dans le couloir de la mort avant de finir par les exécuter ne se montrent pas particulièrement bestiaux et ne méritent pas la peine de mort. On est en droit de penser que mettre à mort de sang froid un être humain, même pour un motif légitime, est aujourd’hui une attitude qui paraît bestiale et d’un autre temps. Pour qu’elle soit véritablement exemplaire, car c’est ce qui la légitime, il faudrait alors qu’elle redevienne publique, au lieu de se faire à l’aube, en cachette, dans une arrière-cour, comme cela se pratiquait à la fin, signe de la honte attachée à cette pratique.

Enfin, la première remarque : saint Thomas parle de possibilité et non de nécessité. C’est qu’il laisse toute sa place au jugement prudentiel circonstancié dans ce genre de sentence. Autrefois, il n’y a pas si longtemps, certaines catégories de populations étaient autorisées à porter librement des armes, par exemple. Cela paraissait alors légitime, y compris les conséquences comme s’affronter en duel ou se faire justice soi-même. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui, du moins en Europe, et l’on sait les problèmes que cela pose là où le port d’arme est encore libre. Tout est affaire de prudence, et la prudence semble dire actuellement que la liberté de port d’arme doit être abolie.

N’en est-il pas de même pour la peine de mort ?

Cordialement

L'animateur

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 Re: Question
Auteur: Stagire 
Date:   21-12-2018 19:20

Cher animateur,

> C’est à cause de vous que je suis devenu anti peine de mort
> alors que j’oscillais auparavant. Vous aviez écrit (je ne sais
> plus où), cette phrase pleine de sagesse : en cas d’erreur
> judiciaire, la peine de mort est irréparable, tandis qu’une
> autre peine peut être remise, voire compensée.

Vous exprimez bien là la position que j'avais exprimée et que j'ai encore. C'est une position d'homme prudent qui connaît d'expérience le prétoire et la rhétorique y pratiquée (je suis — de suivre — la rhétorique actuellement en cours dans votre république, et je ne suis pas — de être — toujours édifié ;-).

Mettre à mort, c'est très sérieux. Pas de place pour l'erreur, même de «bonne foi». Par exemple, aucune erreur ne fut commise dans le cas de Cherif Chekatt, abattu par la police.

> Première question : “ce peut être un bien que de mettre à mort
> un pécheur”. Saint Thomas ne dit pas : “on doit mettre à mort”.
> La deuxième : dans quelles circonstances l’homme pécheur est-il
> descendu au rang des bêtes ? La troisième : dans quelles
> circonstances abat-on une bête ?
>
> Enfin, la première remarque : saint Thomas parle de possibilité
> et non de nécessité. C’est qu’il laisse toute sa place au
> jugement prudentiel circonstancié dans ce genre de sentence.

Très juste ! Il est permis, à l'autorité publique, de mettre à mort, mais ce n'est pas obligatoire, encore moins «inadmissible», dans le sens de «il est interdit».

Le point que j'ai voulu souligner concerne le «caractère sacrée» de la «personumème», selon une nouvelle idéologie qui modifie l'ancienne doctrine exprimée par Thomas, me semble-t-il : «homo peccando ab ordine rationis recedit, et ideo decidit a dignitate humana, prout scilicet homo est naturaliter liber et propter seipsum existens, et incidit quodammodo in servitutem bestiarum».

Super Iob, cap. 40. Manifestum est autem ex praemissis quod... Et sicut homo per peccatum decidit a dignitate rationis et contra rationem agens irrationabilibus comparatur...

Cordialement



Message modifié (21-12-2018 19:57)

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 Re: Question
Auteur: Delaporte 
Date:   23-12-2018 22:08

Cher Stagire,

A titre personnel, mon sentiment est qu’effectivement, la condamnation à mort en justice est contraire à la nature humaine, mais ce n’est qu’un sentiment. Je parle de la condamnation en justice, après le temps du procès, à froid, sans urgence ni menace, à la différence de la légitime défense ou de l’état de guerre.

Je vous propose quelques pistes de réflexion. Tout d’abord, on pourrait justifier cette peine de plusieurs points de vue :

- L’élimination d’un danger, comme on le fait effectivement d’une bête sauvage ou enragée. Mais de ce point de vue, la mise à l’écart suffit pour obtenir ce résultat.
- Le rendu de justice. La justice est une balance : à telle faute, telle peine équivalente. Mais nous ne sommes pas sous la loi du talion, et une mise à l’écart définitive peut être considérée comme adaptée.
- L’exemplarité pour le peuple. Mais alors, il faut aller au bout de la démarche : sur la place publique, en plein midi, devant la foule, et non à l’aube, en secret, dans une arrière-cour. Mais tout le monde, je pense, s’accorde sur la barbarie et l’“inhumanité” de ces anciennes pratiques.
- La rédemption du coupable. Cela me paraît le meilleur mobile ; ce fut le cas d’un Jacques Fesch qui aspirait, paraît-il, à cette peine pour être racheté. Il y eut plusieurs autres exemples, mais cela reste l’exception. Il me semble que la peine de mort devrait être autorisée à la demande du coupable.

Je ne vois donc pas de manque à la justice à ne pas appliquer la peine de mort.

Sur la dignité de la personne, ensuite, il me semble qu’il faut faire certaines distinctions, et que le pape François ne parle peut-être pas de la même chose que saint Thomas dans le passage que vous citez.

A propos de tout autre chose, saint Thomas écrit : « “L’homme est la plus digne des créatures”. Cela convient à la nature humaine y compris dans les singuliers. N’importe quel être humain, en effet, est plus digne que toutes les créatures irrationnelles. » (Traité de l’Interprétation L I, l 10, n° 126). Il parle alors de degré d’être naturel, inhérent à l’essence, et dont l’être, quel qu’il soit, ne saurait déchoir, peu importent les actes commis, car cette dignité leur est antérieure. Elle est autre chose que la dignité morale d’homme libre dont tout un chacun déchoit cent fois par jour, avec chaque péché, et dont traite saint Thomas dans votre passage.

Saint Thomas écrit aussi : « Est parfait, l’être à qui il n’est besoin d’ajouter aucune particularité. Un homme est parfait lorsqu’aucun membre ne lui fait défaut. Un temps est parfait lorsqu’il n’est pas nécessaire d’ajouter une durée supplémentaire. Le jour est parfait lorsque ne lui manque aucune heure. […] Mais on dira parfaites en un troisième sens, relatif à l’extérieur, les choses “qui possèdent leur fin”, et qui ont fait en sorte de l’obtenir, à condition qu’elle soit “étudiée”, c'est-à-dire bonne, comme l’homme qui déjà a fait ce qu’il fallait pour être heureux. » (Commentaire de la Métaphysique, L V, l 18, n° 1034, 1039).

La dignité de nature se rattache au premier sens, celle de l’éthique au troisième. Il me semble que dans votre passage, saint Thomas parle du troisième sens, tandis que le pape François parle du premier. Or, non pas la nature humaine, mais la compréhension qu’on en a, évolue.

Votre passage de saint Thomas, par exemple, légitime aussi bien l’esclavage que la peine de mort. « L'on peut disposer de lui selon qu'il est utile aux autres ». Or, il me semble que personne aujourd’hui ne conçoit que l’esclavage est conforme à la nature humaine. Il en est de même, encore une fois, du port d’arme libre ou de la polygamie. Toutes ces pratiques furent jugées en d’autres temps, conformes à la dignité humaine, et parfaitement insupportables aujourd’hui, au nom de la nature humaine en tant que telle, dont l’homme ne saurait déchoir, et non au nom de la dignité attachée à l’absence de péché.

Autre exemple : la torture. Elle a paru justifiée à nombre d’officiers et de généraux français durant la guerre d’Algérie. Elle fut d’ailleurs sans conteste d’une grande utilité tactique, contrairement à certains discours idéologiques. Mais on s’est aussi aperçu qu’elle dégradait les tortionnaires de façon profonde et durable. Ce sont eux, plus que leurs victimes, qui se sont abaissés au niveau de bêtes féroces. Ce symptôme porte à réfléchir. Finalement, la torture n’était peut-être pas aussi légitime que cela.

Il me semble donc qu’aujourd’hui, on peut dire que la peine de mort est contraire à la dignité de nature, tout en comprenant qu’au temps de saint Thomas elle pouvait paraître ne pas l’être, sans qu’il y ait faute de sa part. il y a progrès dans la compréhension de l’homme et de l’univers (pour le bien comme pour le mal, certes), et certaines profondeurs de la Création sont davantage mises en lumière aujourd’hui qu’elles ne l’étaient autrefois.

Cordialement

L'animateur

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 Re: Question
Auteur: Stagire 
Date:   24-12-2018 20:22

Cher animateur,

> Je vous propose quelques pistes de réflexion. Tout d’abord, on
> pourrait justifier cette peine de plusieurs points de vue...

Le «point de vue» est celui du droit naturel (le juste) et de la loi naturelle qui en commande la poursuite, ou celui du droit positif et la loi positive.

Selon le premier, la doctrine de Thomas est bien établie.

«Mon Royaume n'est pas de ce monde», a dit Jésus de Nazareth. C'est donc une utopie dont la réalisation n'adviendra qu'avec la fin des temps, dont seul le Père connaît le moment, alors que le Souverain Pontife Bergoglio ne la connaît pas.

Malgré la rédemption, les dons préternaturels de l'homme ne furent pas rétablis.

Cordialement



Message modifié (25-12-2018 04:13)

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 Re: Question
Auteur: Delaporte 
Date:   25-12-2018 14:48

Cher Stagire,

Vous savez combien je suis méfiant envers les doctrines de Thomas d’Aquin apparemment “bien établies”.

Cordialement.

L'animateur

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 Re: Question
Auteur: Stagire 
Date:   25-12-2018 19:11

Cher animateur,

> Vous savez combien je suis méfiant envers les doctrines de
> Thomas d’Aquin apparemment “bien établies”.

La doctrine exposée à IIª-IIae q. 64 a. 2 ad 3 est écrite dans un texte reconnu comme authentique.

Cordialement

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 Re: Question
Auteur: Delaporte 
Date:   26-12-2018 08:04

Cher Stagire,

je n'ai jamais eu aucun doute sur l'authenticité du texte.

Cordialement

L'animateur

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